Joseph RAYMOND.

IMPRESSIONS DE GUERRE D'UN MOINE-OFFICIER

TROISIÈME ÉTAPE

DU SANG !


CHAPITRE XVIII
Parmi les cadavres.

Veillée des morts!---Il est superflu de noter que je n'attendis pas le dixième mois de guerre pour trouver du sang sur ma route. Dans la boue et dans l'eau des premières étapes, plus d'une fois mon pied heurta des cadavres! Mais à peine y prenait-on garde: les morts ne nous inquiétaient pas. Sans être la ruelle d'une ville où l'on s'amuse, le boyau n'était pas encore l'allée d'un cimetière. Cependant le jour approchait, où j'allais vivre parmi les morts !

Je me revois encore dans l'abri du chef de section le soir de la première relève au secteur de Carnoy. Après qu'il m'eut donné les renseignements d'usage, il m'offrit à signer l'état du matériel qu'il laissait à ma garde --- des munitions et des outils. Je parcourus la liste ; tout à coup mon crayon s'arrêta sur un mot

---Qu'est-ce que c'est que ça?

---Une bouteille d'éther.

---De l'éther? Pour endormir les Boches?

---Non; pour réveiller les poilus! Sais-tu bien qu'en prenant la garde j'en ai vu qui s'évanouissaient.

---On « s'évanouille » chez toi? C'est une section de demoiselles! Remporte ton flacon, mon vieux; tu pourrais en avoir besoin.---

Mais non, je ne blague pas. Tu n'as rien senti en venant?

---Très peu.

---Écoute : t'as combien d'hommes?

---Une cinquantaine environ.

---Eh bien, mon petit, ta section est maintenant doublée; je te laisse autant de cadavres. Chacune de tes sentinelles veille entre deux tas de morts !

Je trouvai la farce plaisante et souris, incrédule. --

---Veux-tu me faire deux pas de conduite ?

Nous sortîmes dans la nuit profonde. En face de son abri il étendit la main.

---Touche là !

Je sentis un soulier.

----Chaque matin, ajouta-t-il, les infirmiers pour leur faire un brin de toilette les lavent copieusement au grésil et à la chaux. T'en fais pas, conclut-il en me serrant la main, ils sont tous très sages.

J'avoue que je ne riais plus.

Dès que le jour parut, j'étais dans les boyaux.

---Est-ce que ça va? demandai-je à mes hommes.

---Pour les yeux, mon lieutenant, ça ne va pas trop mal; mais le nez, qu'est-ce qu'il prend? ça repousse !

Quoi donc?

---Il y a sans doute eu la guerre par ici. Ce boyau est un vrai charnier. Si encore on nous l'avait dit, on aurait pu s'enrhumer du cerveau. C'est à vous chavirer le coeur !

De fait, il y avait des cadavres partout, qu'une mince couche de terre, blanchie par la chaux vive, recouvrait d'un suaire si léger qu'il épousait leurs formes. Les uns étaient couchés de travers dans le parapet ;. la plupart, dressés le long des parois du boyau, se tenaient debout, retenus par des claies d'osier.

Mon Dieu, dans ce secteur, que les jours étaient longs! Le matin on raclait le fond de la tranchée macabre; et cette corvée trouvait peu d'amateurs. Puis bientôt, dans la chaude atmosphère de juin, le relent des cadavres mêlé à l'odeur forte du grésil et de la chaux mettait en déroute les meilleurs appétits. Vraiment les morts sont même en guerre d'indésirables voisins. Ils ne tolèrent point qu'on rie et qu'on chante près d'eux. Jamais tranchée ne fut plus triste : pendant une semaine les lèvres, les estomacs, les coeurs restaient fermés. La garde dans ce boyau ressemblait à une veillée des morts !

* * *

J'ai pourtant connu là une heure de folle gaieté, que je veux conter à voix basse pour ne pas éveiller les susceptibilités des âmes tendres.

Lés morts les plus gênants étaient ceux qu'on ne voyait point. Couchés dans les hautes herbes sur le terrain près des tranchées, ils nous embaumaient à leur aise. On résolut de les enterrer au moins superficiellement. La corvée m'attirant personne, je m'en fus seul le premier soir avec un infirmier. Les narines bien closes et les mains bien gantées on s'enfonça dans les ténèbres. L'odeur nous servait de boussole. Quand nous avions trouvé un mort nous cherchions dans le tas immonde un képi, une plaque pour identifier le défunt; puis à genoux de chaque côté nous le recouvrions de terre. Seules les fusées dans la nuit très noire gênaient notre travail : il fallait se coucher par terre en attendant l'obscurité.

Nous avions déjà enterré quatre morts. Il nous en fallait encore un. Nous allions à sa découverte, marchant courbés en deux, quand une fusée allemande s'élança juste au-dessus de nous. Comme d'habitude on se jeta à terre. Soudain mon compagnon poussa un cri d'horreur.

---Qu'as-tu? lui dis-je épouvanté.

---Je suis rentré dedans! et il suffoquait.

---Dans quoi? repris-je.

---Mais dans un macchabée !

---Restes-y ou nous sommes morts.

---Ah! mon pauvre vieux, mon pauvre vieux! soupirait-il.

Pour moi je riais à perdre haleine.

---Non, c'est fini; plus jamais, plus jamais !

Force nous fut de revenir. Nous rentrâmes chez moi.

---Mais qu'as-tu à crier ainsi? lui dis-je en allumant une bougie.

---Ce que j'ai? C'est que je traîne sur moi la moitié d'un cadavre.

Il disait vrai! Je renonce à dépeindre cette horrible vision. Il s'assit devant ma porte sur un créneau; et moi avec une pelle je raclai ses habits. Cette fois nous riions tous deux.

---Venez voir Job sur son fumier, criai-je à mes sentinelles.

---O vous qui passez par là, reprenait-il joyeusement, bouchez-vous les deux trous du nez !

Je n'avais qu'un bidon de vin. Il l'usa aux trois quarts pour se débarbouiller et but le reste avidement.

---Vois donc un peu, conclut-il en partant, comme on perd vite les bonnes habitudes! Quand on est mort depuis six mois à peine, on ne sait plus embrasser proprement !

Un charnier!---Veux-tu venir à la Boisselle ? me dit un soir Raoul, qui y commandait alors une section de mitrailleuses.

---Volontiers! on parlait tant de ce fameux secteur, où depuis plusieurs mois les mines et les attaques se succédaient quotidiennement.

---Tu vas voir le chaos !

La soirée était calme et belle. On partit. De Bécourt ou d'Albert, on descendait à la Boisselle par des boyaux si ravinés, que pendant l'hiver des hommes avaient péri enlisés dans la boue. Le sentier de planches, alors praticable, débouchait dans les entonnoirs des mines. C'était la tranchée; une chaîne de volcans dont on relierait les cratères! Leurs dimensions variaient, car des mines avaient sauté sous d'autres mines habitées. La tranchée allemande était de même nature; et entre les deux une troisième ligne d'entonnoirs constituait la zone de combat. On se disputait ces cratères, et quand on en reprenait un, la tranchée zigzaguait encore plus. Alors il arrivait qu'une langue de terre de quatre à cinq mètres séparait les deux adversaires cramponnés aux lèvres du même entonnoir. Par surcroît des cadavres, des poutres, des sacs éventrés barraient continuellement la route.

Le danger de notre excursion nous distrayait heureusement de l'horrible spectacle, qui eût absorbé nos regards. Plusieurs de ces puits étaient des charniers! Partout des morts et des membres épars, qui parfois servaient forcément d'escaliers ou de passerelle! Après deux heures d'une marche silencieuse et dure, nous arrivâmes devant un trou qui pouvait être une grotte:

---L'abri du capitaine! souffla Raoul ; entrons !

On s'aplatit sous un amoncellement de poutres et de créneaux qui fermait presque l'entrée, et on se laissa choir dans un puits! Une voix nous accueillit dans l'obscurité :

---Bonjour, Messieurs. Je vous attendais : il fait si beau !

---Mon capitaine, lui dis-je essoufflé, je vous prie de croire qu'il en faut de l'amour pour venir jusqu'à vous! Comment pouvez-vous vivre ici ?

---On vit au contraire beaucoup plus ici on est toujours sur le qui-vive! Du reste vous ne pensez pas qu'un Breton va se plaindre? Mais, au fait, si nous prenions un verre en attendant qu'on saute; ça n'est pas de refus?

---Nous l'avons bien gagné !

---Mais, mon cher, jusqu'ici vous n'avez rien vu. Avez-vous traversé l'îlot, où d'une tranchée à l'autre on croise la baïonnette pour se passer des billets doux?---Et au cimetiëre ?

---Pas encore.

---Là du moins vous auriez des abris. Le capitaine a demandé aux morts de céder leurs tombes à ses hommes. Tout le monde est à peu près logé.

---J'aime mieux vous dire, mon capitaine, que pour habiter un tombeau, je préfère attendre d'être mort !

On trinqua comme de vieux amis.

---Il est certain, repris-je, que vos hommes ne paraissent pas s'en faire. On en voit qui dorment auprès d'un cadavre, ou qui jouent aux cartes ou liment leurs bagues.

---Ah! quels bons gars, mes Bretons! Vous voyez ce petit drapeau tricolore ? Imaginez-vous que l'autre soir les Boches le plantèrent sur leur parapet avec des rires insultants. Mes hommes étaient furieux. Mon homme de liaison se mit à jurer qu'il irait l'arracher à midi. -- « On va leur faire voir, disait-il, ce que c'est qu'un Breton! »---J'eus bien du mal à les calmer. Croyant avoir réussi, je me désintéressai du drapeau. Mais voilà qu'à midi la fusillade fait rage. Pensant à une attaque, je cours. C'était mon homme qui rapportait son drapeau. En l'arrachant, des fougasses dissimulées l'avaient fait sauter en l'air; il était retombé sur ses pieds et s'en revenait sans se presser sous une pluie de balles. Que voulez-vous? Je l'aurai embrassé !

« Tenez! à la dernière relève un de mes hommes vint me dire : « Mon capitaine, il y a une mitrailleuse qui nous empêche de dormir. Je m'en vais la chercher. » Avant que j'aie pu le lui défendre, il prit mon revolver et sauta au fond de l'entonnoir. Il remonta sur la crête allemande, tua le servant, et ramena sa pièce.

---Et pourtant, je le reconnais, les Bavarois d'en face sont de rudes gaillards. Mais l'autre jour ils ont mal agi: ils ont massacré tous nos prisonniers. A la prochaine attaque, mes hommes leur rendront la pareille. « On ne prisonne plus, m'ont-ils dit, on tue. » Et malgré moi ils le feront, c'est sûr! »

---On les aura, mon capitaine, avec des gars comme les vôtres, ça ne serait même pas long.

L'heure avançait. On but un dernier verre.

---Il faut partir, mon capitaine, à notre grand regret.

---Vous reviendrez, j'espère?

---Volontiers. Vous laissez à vos visiteurs un fameux goût de revenez-y.

---Encore dites-vous bien que dans le charnier de la Boisselle vous n'avez pas goûté les meilleurs morceaux.

Et comment les conservez-vous?

Avec le sel des obus, mon cher; c'est le meilleur.

Il me hissa jusqu'à la lucarne qui servait d'entrée à sa grotte; et derrière moi se referma comme une porte un épais rideau de ténèbres, encore doublé par la lumière crue du jour. Mais traversant l'obscurité, une main se tendit à nous.

---Au revoir donc, mon capitaine; on a toujours plaisir à saluer des héros !

---Vil flatteur, reprit-il souriant; nous sommes des Français, voilà tout.

Sous les obus.---Ce capitaine avait raison. Les obus sont le sel des vertus guerrières; au contraire le repos, du moins s'il se prolonge, est un ferment de corruption. Je l'ai bien souvent éprouvé :, telle âme, qui s'affadit dans un secteur calme et tend à se gâter, acquiert sous un feu violent une température d'héroïsme. Or, ce travail d'épuration d'abord, et puis d'élévation morale, accompli par le bombardement, vaut la peine d'être observé.

Mais sait-on à l'arrière ce que c'est d'être bombardé? On s'imagine que les obus pleuvent sur nous sans interruption. Loin de là! Sur les fronts les plus éprouvés, il y a des heures d'accalmie. D'abord l'obus n'aime à voler que le jour; ce n'est pas un oiseau de nuit. Or, même pendant le jour, il ne chante pas du matin au soir; ou bien il voltige d'une tranchée à l'autre, et vous laisse un peu reposer. Par ailleurs, quand les lignes sont proches, l'artillerie se tait et cède la parole aux grenades: ce qui fait qu'à vingt mètres de l'ennemi on est plus tranquille qu'à deux cents. On ne sera plus étonné d'apprendre que par rapport au bombardement deux tranchées distantes de 40 mètres vivent dans le plus complet repos ; c'est trop loin pour les grenades, trop près pour l'artillerie; alors ce sont les mines qui hurlent à mort !

Peut-être on pourrait dire que dans un secteur ordinaire quelques dizaines d'obus tombent plusieurs fois par jour sur les ouvrages repérés. Il n'y a pas de quoi épouvanter un homme! Quand les obus frappent à la porte, il suffit qu'on ne soit pas là. Or ce nous était relativement facile : j'ai toujours vu les Allemands tirer à la même heure chaque jour sur le même point. On se sauve au premier obus, et jusqu'au dernier on ne s'en fait pas. Ces salves, peu efficaces, ne servent qu'à rappeler la guerre. Au point de vue psychologique, elles n'offrent aucun intérêt.

Parlons plutôt des tirs systématiques de représailles ou de destruction qui parfois pendant plusieurs heures tâchent à bouleverser la tranchée. Impossible de fuir: tous les boyaux sont en feu! Il faut rester où l'on se trouve, dans l'abri ou dans la tranchée. Or, quand l'air déchiré par les obus résonne de sifflements lugubres; quand la terre éventrée gémit sourdement; parmi les lueurs sinistres et le tonnerre des explosions; que deviennent les âmes? J'en ai trouvé qui prétendaient s'en moquer et ne pas sentir : je n'en crois absolument rien! Moi je traversais une crise dont j'ai souvent analysé les phases. Je veux les décrire sans retouche; car je suis sûr qu'à mon portrait beaucoup se reconnaîtront !

Dans le premier étourdissement, causé par la conflagration générale, on ne s'inquiète pas, on doute : « Ce ne sera rien qu'une alerte un peu vive! » Mais l'infernal vacarme se prolonge et s'étend : « Ça y est; nous sommes tous perdus! »---L'effroyable réalité vous saisit à la gorge, et vous étouffe. Sous l'ébranlement physique, l'être moral s'évanouit. C'est la phase d'hébétement. J'ai vu des hommes très braves qui pleuraient alors ou qui riaient nerveusement : c'est pareil. La plupart tremblent. Moi, comme dit l'Écriture, je claquais des dents et ne disais rien: « Dentibus fremet et tabescet »; que de fois les obus m'ont rappelé ce texte! J'avais honte, et je rentrais chez moi. Cela durait cinq minutes environ.

Avec l'apaisement physique la conscience revenait vite. J'allumais aussitôt ma pipe, et je sortais dans les boyaux. Sur l'honneur je puis affirmer, qu'à partir de ce moment j'étais maître de moi. L'âme vraiment tranquille, je visitais mes sentinelles et mes hommes dans leurs abris. Ma paix, qui n'était point trompeuse, les pacifiait aussi. Chez beaucoup, je le reconnais, les choses n'allaient pas si vite. Au réveil de la conscience s'ouvrait une crise d'affaissement. Les curs angoissés vomissent alors tout leur fiel : c'est un débordement de plaintes et de murmures, qui chez nous ne dure pas longtemps; car nos réserves de bonne humeur, vraiment inépuisables, ne tardent pas à accourir.

On a dégorgé sa bile; le sang afflue du cur aux joues: ce sang très chaud des fils de France, qui coule en flots de joie, de force et d'héroïsme. C'est d'ordinaire le 75 qui ouvre ses écluses. Il siffle, il rage, il brise : Ah! le bon petit diable gris! Peu à peu on s'excite, on s'échauffe, on s'exalte dans un complet oubli de soi. Chacun se trouve prêt à tous les sacrifices. Sous un ouragan de mitraille, les hommes de corvée vont chercher la soupe; les sentinelles sont relevées. Et si par malheur un camarade tombe, alors on ne sent plus le danger. On se revêt de charité comme d'une cuirasse invulnérable pour secourir son frère d'armes, le panser sous les obus, et sous une pluie de feu le transporter aussitôt à l'arrière.

C'est la phase héroïque, qui durera jusqu'au dernier obus.

Voilà, si je puis dire, mes impressions de bombardé. D'un mot je les résumerai. On dirait que sous un feu violent la tranchée entre en ébullition. D'abord les scories remontent à la surface : l'écume souillée des plaintes, des murmures, des angoisses, des rancurs. Si le feu continue, cette bave immonde s'écoule hors des âmes; et l'eau pure des bons sentiments s'échauffant par degrés, on s'élève jusqu'à l'héroïsme, et tout à coup l'on se trouve prêt aux effusions les plus sublimes du coeur, du sang et de la vie!

Le sergent-major Fradet.---Je veux citer en témoignage un exemple très beau.

C'était à Hébuterne. Nous étions alors violemment bombardés: chaque jour, à différentes reprises, les Allemands nous envoyaient avec une précision et une régularité mortelles des obus de 105 par salves de six coups.

Un midi que nous déjeunions dans l'abri du capitaine, le tir commença. Les premières émotions vaincues, on se mit joyeusement à compter les obus. Au 64e, je n'ai point oublié ce chiffre, un cri déchirant retentit près de nous.

Alors, comme je l'ai dit, toute crainte cessant,---on se précipita dehors. Notre sergent fourrier, un jeune et. tout aimable engagé volontaire, agonisait dans une mare de sang. Venant porter les ordres, il avait cherché un refuge dans un abri abandonné. L'obus l'avait défoncé; et la plaque de tôle qui servait de toiture, en tombant sur le malheureux, lui avait déchiré la cuisse : de l'artère ouverte le sang giclait à torrents. Rapidement on le dégagea; à l'aide d'une bande hémostatique on ligota l'artère; puis, doucement, on transporta le blessé dans notre abri pour le panser à l'aise. Il revint doucement à lui ; et comme un enfant qui s'éveille, il appela : « Maman! Maman! » Le sergent-major Fradet, son ami, s'empressait à son chevet et l'embrassait comme un frère. On le consola avec quelle tendresse; je lui donnai l'absolution; puis on songea à l'évacuer.

---« Viens avec moi, disait-il à Fradet; je ne veux pas que tu me quittes! »

---« Oui, mon petit, c'est moi qui te porterai; mais ne t'en fais pas : ce ne sera rien. »

Il courut chercher un brancard et deux infirmiers. Avec mille précautions on sortit le blessé, et on le coucha sur le brancard au fond du boyau. Raoul et moi nous nous trouvions sur le pas de la porte; les infirmiers et le sergent-major recouvraient leur blessé d'une bonne couverture, quand une nouvelle salve d'obus éclata sur nos têtes. C'était l'heure héroïque : personne ne bougea. Hélas! le 70e, le dernier obus d'Hébuterne, tomba juste sur le noble groupe. L'explosion me projeta au fond de l'abri. Quand je me relevai, trois hommes râlaient près de moi, le crâne défoncé: les deux infirmiers et le sergent-major. Ils vivaient encore peut-être : je leur donnai l'absolution ; puis j'aidai l'impassible Raoul à déterrer notre blessé. L'obus l'avait épargné. On l'emporta ; mais quelques jours après, on dut lui amputer la jambe: il est mort dans l'opération.

Le lendemain du terrible accident, j'ai béni les trois tombes de nos camarades héroïques. J'ai vu couler bien des larmes, quand je racontai leur histoire. En terminant leur éloge funèbre, je pouvais dire à bon droit : « Ce sont des martyrs de la charité, car ils en ont le signalement divin. Jésus n'a-t-il pas dit : « La plus grande marque d'amour est de mourir pour ceux qu'on aime! » Le bon Dieu les a reconnus. Déjà saluons-les chez lui; et ne les oublions jamais! »

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CHAPITRE XIX
Le Désert.

En route!---Quand le secteur d'attaque fut pacifié, on quitta Hébuterne. Un officier et deux sergents par compagnie restèrent un jour de plus pour passer les consignes à nos successeurs. Je restai. Mais pour rejoindre à Carnoy, nous devions fournir sans arrêt une étape de 32 kilomètres. Elle nous parut interminable. A la fin on ne marchait plus, on se traînait. En arrivant au bois Rillon, je tombai sur un lit de mousse, tellement épuisé que pour un coup de canon, comme disent les poilus, on ne m'aurait pas fait lever. Mes sergents, qui, par surcroît, portaient le sac, se déclaraient à bout de forces !

Il faut croire que le cur a des réserves insoupçonnées, car voici ce qui arriva. Une heure après notre retour, alors qu'on commençait à mieux sentir notre anéantissement, le plus ancien de mes sergents se leva, prit son sac, et tout ragaillardi vint me tendre la main.

---Où vas-tu donc? lui dis-je.

---A Méricourt, prendre le train.

---Tu pars?

---Oui; en permission.

---Eh bien! je t'en souhaite. Tu vas tomber en route !

---Vous en faites pas, mon lieutenant! Qu'est-ce que c'est que ça, 15 kilomètres, quand on s'en va en permission? Mais il faut que je me dépêche : le train part dans trois heures et je dois m'arrêter à Bray!

---Au revoir! Bon voyage, bon congé, bon retour!

---A bientôt, mon lieutenant!

Et soulevant du bras ma tête trop lourde je vis avec stupéfaction mon sergent courir à travers bois.

Notre cur est vraiment le moteur sans rival! Au corps qui n'a plus de jambes l'amour prête des ailes; et tandis qu'on se traîne à peine sous le poids du devoir, on peut l'instant après courir, presque voler sous la poussée du cur!

* * *

On ne parlait plus en tranchée que de la relève prochaine. Les Anglais, disait-on, allaient nous remplacer, et le 11e corps irait au repos à l'arrière.

Nous le souhaitions ardemment, quoique nos désirs fument mêlés de craintes---l'expérience nous ayant montré que toujours le repos est précurseur d'attaque. Comme on recule pour mieux sauter, on ne laisse un secteur que pour préparer l'assaut. Cependant la joie dominait la crainte : depuis un an de guerre nous n'avions pas quitté le front!

Vers la fin de juillet la nouvelle se confirma par l'ordre de mettre le secteur en état d'accueillir ses hôtes d'Angleterre. Jamais ordre ne fut mieux reçu. Au prix des soins les plus minutieux chacun voulait pour sa tranchée non seulement une bonne tenue, mais une toilette séduisante. Je n'ose pas dire qu'on ait réussi; mais le secteur pouvait plaire.

Un jour donc on nous annonça la relève pour le soir même. Comment allait-elle se faire? J'entends encore le commandant exprimer ses appréhensions :

---« Les Anglais! les Anglais! On connait leur sans-gène! Ils vont déboucher sur la route avec leurs lampes de poche. Quel massacre ! Et leur défilé? Une foire! Ah! nous n'en sommes pas sortis. »

Or, jamais prévision ne fut moins justifiée. La relève fut admirable. Les hommes de chaque section se suivaient à un pas; les sections à cinq minutes de distance. Pas une parole, pas un, bruit. Quelques hommes nous apercevant sur le seuil de nos abris, nous saluaient joyeusement à voix très basse: « Bonsoir!... Bonne nuit !... » C'était tout. A peine le commandant pouvait en croire ses yeux. Comme un homme en extase il balbutiait nerveusement : « Ah!...Superbe!... Bien!... Très bien !... » C'était plaisir de le voir.

A son tour notre régiment défila vers l'arrière, sauf par compagnie un officier et l'adjudant pour la transmission des consignes. Ce fut encore moi qui restai ; mais la corvée paraissait douce, d'autant que les trois officiers anglais qui relevaient ma compagnie parlaient assez bien le français. Leur première préoccupation fut de m'offrir le thé; puis on bavarda comme de vieux camarades jusqu'à 3 heures du matin.

« Dormez très bien, m'avait dit le second lieutenant; je vous réveillerai moi-même pour le breakfast. »

C'était à huit heures. Quelle ne fut pas ma surprise de voir que les Tommies avaient déjà vidé tous leurs abris. La paille, les planches, les tables étaient dehors : on nettoyait, on aérait. Dans la nuit même de la relève, on avait commencé la pose d'une canalisation d'eau, qui desservirait le secteur de Carnoy. A travers les boyaux circulait une vie intense. Tous les écriteaux parlaient déjà l'anglais. Les hommes comme les officiers avaient repris leurs habitudes normales; personne n'était dépaysé.

A deux heures de l'après-midi, il nous fallut luncher d'après un menu bien singulier pour nous: une omelette, deux viandes, une salade d'oignons, un superbe ananas, et pour dessert une botte de sardines à l'huile! Comme nous restâmes assez longtemps à table, nous y revînmes une heure après pour le classique five o'clock. A huit heures le souper, et le thé à minuit! Vraiment à ce régime la soupe était une corvée.

Mais ma journée anglaise touchait à sa fin. L'estomac chargé, et le cur content, je pris congé de mes hôtes et dis adieu à Carnoy.

Un révérend Père !---Ne me demandez pas pourquoi une troupe qui s'en va au repos doit s'éreinter en chemin! Je répondrai en bon soldat qu'il ne faut pas chercher à comprendre.---« C'est un non-sens! » prétendez-vous.---« Evidemment, vous diront les poilus; autrement ce ne serait pas militaire. » Mais pour un philosophe il est tout de même cruel de voir si souvent dans ce métier-là jeter à la raison les plus outrageants défis!

Je n'étais pas le seul à remuer dans mon cur ces pensées de sourde révolte une nuit, que, le front ruisselant de sueur et les jambes ruisselant de sang, je me traînais péniblement sur la route de Conty. Nous allions au repos! Et pour s'y rendre on devait marcher la nuit entière. Or, les ténèbres alourdissent le sac, durcissent les cailloux, creusent des ornières; de plus cette nuit-là le ciel était de plomb, et l'étape très longue. Fourbu et gémissant, l'homme crevait à la marche. Nous allions au repos!

Si mon aimable capitaine ne m'avait prêté son cheval, je n'y serais point arrivé. Et même avec ce secours j'étais en piteux état, lorsque dans la matinée du dimanche, nous entrâmes à Conty.

Le fourrier de la compagnie n'était pas fier de son cantonnement. Les hommes devraient se serrer dans des granges mal closes, et se contenter pour l'instant d'une litière de paille hachée par l'usage. Du moins il offrirait à ses deux officiers (le capitaine et moi; Raoul était en permission) une maison bourgeoise, qui nous accueillerait d'autant mieux que la propriétaire était absente; mais la clef était chez la voisine.

Nos hommes tous logés, nous allâmes donc chez la voisine quérir la clef de notre paradis! Hélas! nous nous trouvâmes en face d'un vrai démon qui brandissant la clef comme un glaive, nous interdit l'entrée.

---Ben sûr que non, répétait-elle, vous ne l'aurez pas. Vous laissez tout en désordre et la voisine tomberait sur moi. Allez coucher où vous voudrez ! »

* * *

Je me laissai choir sur le seuil, anéanti.

---Et vous, Madame, lui demandai-je, vous ne pourriez pas me donner le plus méchant de vos lits?

---Je regrette, Monsieur, je n'en ai pas de libre.

Je restai là sans forces, attendant qu'un lit me tombât du ciel. Le ciel eut pitié de moi.

Un officier d'une autre compagnie vint à passer par là. Il cherchait une chambre;. celle qu'il avait dans son quartier ne lui plaisait point sans doute. Il aborda la mégère, essayant de l'apitoyer. Ce fut chose facile.

---Ah! mon pauvre Monsieur, vous êtes donc mutilé?

---Comme vous voyez, ma bonne Dame ! --

Gêné par un furoncle, il portait le bras en écharpe.

---Mais certainement, reprit-elle; on a toujours une chambre pour un glorieux blessé!

Je me dressai comme un ressort.

---Quoi? vous avez une chambre?---« Toi, dis-je à l'officier, va-t-en voir chez toi si j'y suis! » --et à mon ordonnance : « Porte ma cantine dans la chambre. Je monte. »

---Mais, Monsieur!...

---Madame, c'est mon droit de réquisition. Vous m'avez effrontément menti. Soyez heureuse qu'en retour je ne vous fasse pas expulser, voilà tout. Veuillez, je vous prie, m'indiquer la chambre.

Elle dut s'exécuter de fort mauvaise grâce. On monta.

---C'est ici! me dit-elle avec des larmes dans la voix.

---Quel gentil petit nid! Madame. Il est tout à fait à ma taille. Mon Dieu! Quels doux rêves j'y ferai grâce à vous !

Elle referma la porte avec fracas. Sous le poids de ses malédictions je m'endormis aussitôt !...

* * *

---Mon lieutenant, c'est l'heure! J'avais dit à mon ordonnance de me réveiller pour les vêpres.

---Comment, déjà?

---Mais oui, mon très Révérend Père, reprit une voix douce.

---C'est vous, Madame?... » Je croyais rêver!

---Dépêchez-vous mon Père. Il y a ces demoiselle de l'école libre qui veulent vous présenter leurs hommages; et Madame X... et Mesdemoiselles...

---Une minute, Madame, je descends. --

Mais qu'est-ce que c'est que ça? dis-je à mon ordonnance, qui brossait mes habits.

---Ah! ne m'en parlez pas, mon lieutenant.---Et il éclata de rire.---« C'est trop fort, laissez-moi rigoler. »

---Mais je ne suis pas fou. C'est bien elle qui vient de m'appeler?

---Oui. Oui. Elle dit que c'est le ciel qui vous a envoyé. Tout le quartier est en bas!---Et il s'assit pour rire à son aise.

---Voyons, quelle est cette comédie?

---Voilà, reprit-il. Quand on vous a quitté, elle est allée se plaindre à toutes les voisines. Les autres l'excitaient contre vous. Moi je ne disais rien. A la fin elle est venue me trouver.

---N'est-ce pas qu'il est cruel, ce petit officier? J'ai cru voir le diable rentrer chez moi, Alors j'ai répondu:

---Mon lieutenant? Madame. Tout le monde l'adore. C'est comme le Bon Dieu !

---Pas possible!

---Mais savez-vous bien que c'est un religieux prêtre?

---Comment? Un Révérend Père dans ma pauvre maison?

---Mais oui, Madame.

Elle suffoquait de bonheur. « Un Révérend Père! Un Révérend Père! répétait-elle. Quelle bénédiction! Il faut que tout le monde le sache. Ah ! mon Dieu, c'est trop de bonheur. Et elle est rentrée dans plusieurs maisons. Alors elle sortait sur le pas de la porte; elle montrait votre fenêtre; et toutes joignaient les mains comme ça. C'était à mourir de rire. Une bigote pur sang, quoi!...

... Hélas! c'était vrai?

* * *

Quoi qu'en pense mon hôtesse, le Révérend Père a souffert de ses prévenances plus que le lieutenant de sa dureté. Comment? Quand la misère frappe à la porte, le cur se ferme à double tour, et parce que la misère porte un nom pieux, le même cur s'ouvre à deux battants? Alors le mien refuse d'entrer!

Du moins en partant j'ai secoué sur le seuil la poussière de mes deux souliers, n'emportant que le souvenir d'une dévotion perverse. Mais puisque Dieu maudit cette charité-là, il m'est bien permis de la mépriser !

Si je retourne à Conty, c'est ailleurs que je voudrai descendre; là où mon âme a rencontré une affection de mère, une amitié de soeur. En partant j'ai sûrement laissé des morceaux de mon coeur accrochés aux murs Ils s'y plairont toujours; jamais plus je ne les reprendrai !

Dans les bois.---Puisque à Conty il y avait une gare, la logique militaire voulait qu'on s'embarquât à Crèvecoeur-le-Grand, 13 kilomètres plus loin !

Adieu la Somme ! Adieu, le repos !

Où allons-nous? On a parlé de Salonique; on a chuchoté l'Alsace; quelques prophètes rêvent de Paris. Le chauffeur sait seulement qu'il passe au Bourget, où l'attendent de nouveaux ordres.

J'ai connu à Crèvecur une dame alsacienne, qui faillit me noyer dans un déluge de paroles, et m'a sauvé finalement par un au-revoir singulier : «Vous serez blessé, m'a-t-elle dit avec assurance; mais nous nous reverrons! »

Plein d'entrain et de discipline, le régiment s'est embarqué. De distance en distance une voix crie en fausset :

---Oreillers, couvertures !

---Garçon, une limonade !

---Billets, si vous plait!

---C'est direct, Monsieur?

---Où allez-vous?

---J'sais pas!

Parmi les rires et les chansons le train siffle et part...

... A l'aurore de ce beau jour d'été il y a de la joie partout : dans le ciel et dans les curs. Les wagons débordent de gaieté; on dirait un train de plaisir.

Les arrêts sont rares et brefs. La garde de police n'arrive pas sans difficulté à faire remonter à temps les hommes en bras de chemise qui sautent sur le quai se dégourdir les jambes.---En voiture! Et l'on part encore. Les routes, les campagnes, les clochers, les villes défilent par la portière comme sur un écran cinématographique, rayé par les fils oscillants du télégraphe. Peu à. peu les cris et les chants s'espacent. Les yeux sont las des visions fugitives, et sous le poids de la chaleur les paupières s'abaissent

le train est lourd de sommeil !...

... Quand la fraîcheur du soir nous ranime, nous roulons toujours.

---Mais c'est sérieux, disent les poilus, il a pris mors aux dents, ce train !

---S'il se jette de côté, mes aïeux, quelle bouillie !

---Dis rien, toi. Faut pas lui faire peur. Quand il sera fourbu, il s'arrêtera bien !

* * *

On descendit en pleine brousse non loin de Vitry-la-Ville. Dans un pré au bord d'une rivière on dressa les tentes sous les hauts peupliers, et l'on campa.

La nuit tombait!

Le lendemain s'ouvrit une semaine de marches à travers la Champagne pouilleuse. Quel désert ! Point d'arbres le long des routes, où le pied soulève des nuages de poussière crayeuse; dans les champs en friche quelques rares buissons maigres et blanchis; au loin, des collines dénudées ferment de tous côtés l'horizon. Et sur cette campagne désolée la guerre a semé des ruines! Le morne désert!... On marche en silence...

Sainte-Menehould . c'est l'oasis, pleine de fraîcheur et de vie. Nos hommes sont logés dans une grande ferme aux portes de la vide. Les granges sont pleines d'une paille d'or. Avec quelle volupté on y enfonce jusqu'au menton! On n'en voudrait jamais sortir: Raoul et moi nous logeons avec la popote dans une maison coquette et tranquille. Nos hôtes sont charmants, et si délicats; avec deux petits anges qui ont toujours faim de baisers. On ne les rationne pas.

Mais à l'approche du mauvais temps le charme des beaux jours se teinte de mélancolie. Les enfants eux-mêmes le sentent d'instinct :

---Tu vas partir, dis? interroge la petite Lulu.

---Oui, voir les Boches.

---Tu les tueras bien vite, et tu reviendras jouer, n'est-ce pas?

---Mais bien sûr, ma chérie.

Elle vous fixe de ses grands yeux noirs, et doute :

---Pourquoi tu ne dis pas un grand oui? Je ne t'aimerai plus.

Mais aucune lèvre n'a la force de dire le grand oui.

---Est-ce qu'on sait, ce qu'on ne sait pas? comme disent les poilus.

Au soir du quatrième jour nous partions. Vers quel secteur, on l'ignore; mais sans nul doute on marche au canon. Car les voix de mort se rapprochent; et même après trois semaines de silence elles ont un éclat singulier.

On traverse Auve, incendiée à la Marne, pour entrer dans les bois. Halte! c'est ici. Dans une clairière ravissante nous trouvons des abris rustiques avec chacun son potager et son parterre minuscules: un vrai campement d'artistes.---Cela ne durera pas, disent les hommes; c'est trop beau pour nous! Mais tant que cela dure, on en jouit largement. Le matin on monte vers le nord creuser des abris dans les bois; puis au retour d'une corvée très douce dans la clairière silencieuse, le soir, au clair de lune, comme il fait bon rêver !

Mais il parait que nous ne sommes pas chez nous. Il faut décamper au plus vite! Encore des bois, des champs, des ruines, et de nouveau des bois. On s'y arrête en plein fourré. Mais comme il n'y a des nids que pour les oiseaux, on dresse les tentes entre les grands arbres. Du reste quand on mène une vie de nomades, c'est encore le meilleur logis. Notre désert n'est point morose---il résonne de chants d'oiseaux. Sommes-nous toujours en guerre? Pourra-t-on nous trouver ici?

---« Saint-Paul a dû penser à nous, m'assure un joyeux confrère, quand il disait qu'on n'a pas ici-bas de demeure permanente!» Il faut encore déménager, mais il paraît que cette fois nous allons en seconde ligne...

... On n'en sortira donc jamais! Nous sommes encore dans les bois à la ferme du Moulinet. Personne ne s'en plaint d'ailleurs, car le génie nous a édifié des baraquements confortables. C'est une petite cité forestière, au centre de laquelle nos sapeurs élèvent aussitôt un autel rustique. Tout s'annonce bien. Mais voici que nous reprenons nos moeurs de guerre : le jour on se repose, on travaille la nuit. Et la corvée est dure : nous allons en avant de la première ligne creuser des travaux d'approche. Huit kilomètres à travers bois la nuit . c'est une promenade sans attrait. On travaille à peine quelques heures, car il nous faut avant le jour refaire nos huit kilomètres. A vrai dire le travail offre peu de danger, les tranchées se trouvant distantes d'un bon kilomètre. On s'en étonne tout d'abord.

Pourquoi depuis un an rester si loin de l'ennemi? D'ailleurs lui non plus ne s'est pas rapproché. Pourquoi? C'est que la Tourbe coule entre les deux lignes, et ses bords sont marécageux. On s'en aperçoit vite en creusant : à 50 centimètres on voit l'eau sourdre partout. Il faut alors construire un parapet artificiel avec des mottes de gazon. Par bonheur l'ennemi toujours sage nous laisse travailler en paix. Mais le chemin rend la corvée très dure. On arrive au chantier brisé de fatigue, et par surcroît on ignore ce qu'on fait. Aussi l'ouvrage n'avance guère, et finit par nous dégoûter. Les camarades en tranchée doivent être si heureux ! La seconde ligne n'est pas plus tranquille, et comme la forêt déserte n'offre pas les distractions habituelles du cantonnement, j'entends pour la première fois souhaiter la relève.

---Aux gabions.---Notre secteur de Ville-sur-Tourbe était vraiment curieux. La ferme de Mon plaisir (encore un nom d'avant la guerre) occupait le centre d'un fer à cheval, dont les branches écartelées étaient constituées par des gabionnades On ne parlait pas de tranchée, puisque les abris, comme les parapets, reposaient sur le sol. C'étaient des constructions légères, que le moindre obus eût emportées mais l'ennemi les dédaignait sans doute, car il ne bombardait pas. En avant des gabions une dizaine de petits postes assuraient la surveillance, d'autant plus facile que la rivière nous offrait une défense naturelle. Protégée par la Tourbe, la ligne était peu vulnérable. On y vivait donc en repos !

Mais on n'en jouissait guère, parce qu'un autre ennemi tenace et puissant nous poursuivait sans répit. Les rats! Oh! ces rats de Champagne! Le souvenir de leurs attaques me donne encore la chair de poule. Enormes et voraces, ils entraient par bandes dans nos cagnas même pendant le jour; rongeant les sacs et les musettes pour dévorer le contenu. De ces rats on pouvait bien dire: Ventre affamé n'a pas d'oreilles; car le bruit ne les effrayait point, ou s'ils se terraient un instant, ils sortaient aussitôt. Ils manquaient de camaraderie, autant que d'urbanité. C'était affreux de les voir se déchirer entre eux : les plus forts arrachant aux petits leur proie. Ces murs nous paraissant importées d'Allemagne, on les appelait sales Boches.

---T'as des Boches chez toi?

---Ah! mon poteau, une vraie fourmilière. Plus j'en tue, plus y en a!

Si l'on rentrait la nuit dans un abri d'escouade, on restait cloué sur le seuil par l'horrible spectacle de ces rats courant sur les dormeurs. On hésitait alors à reprendre sa place. Un. jour même je me décidai à ne me coucher plus désormais. Dans son abri mon capitaine avait un lit à 2 étages, dont j'occupais le rez-de-chaussée. Or, un soir, dormant dans ma couchette, je fus réveillé en sursaut. Un rat venait de choir sur mon visage; et, comme étourdi de sa chute il ne se pressait pas de fuir, je poussai un cri d'horreur, auquel répondirent les rats affolés. C'était un branle-bas sans pareil dans l'armée des rongeurs. D'un bond je me redresse, et j'allume ma bougie. D'où m'est tombé ce rat? Impossible de rien savoir. En tous les cas, pensai-je, je laisse allumée la bougie: la lumière les rendra un peu plus circonspects. Et je regagne ma couchette. Elle se trouvait à un mètre environ d'une table, sur laquelle on ne laissait rien. Suspendue au plafond, la bougie se balançait dans le vide entre la table et les lits à la hauteur du premier. Comme bien on le pense, le sommeil tardait à revenir. Après un moment de silence je vis, je reverrai toujours un rat géant sauter sur la table. Comme un chien bien appris il se tenait debout sur son train de derrière, les pattes en avant, suivant des yeux la bougie. Quand elle passait devant lui, il esquissait un mouvement pour bondir sur elle; puis se rétablissait comme s'il avait manqué son coup. Or le mouvement de balancier que la bougie conservait encore finissant par se ralentir, tout-à-coup je vis avec stupeur mon rat s'élancer dans le vide; et presque aussitôt je le reçus en plein visage: de nouveau il avait manqué le but. Je me levai en toute hâte, décidé à ne plus dormir. Comme j'errais an clair de la lune, le capitaine d'une compagnie, quand il sut ma résolution, me céda son abri blindé.

---Voilà ce que c'est, me dit-il avec son malin sourire, d'être trop séduisant. Il n'y a pas de danger pour moi, que les rats viennent m'embrasser. Va-t'en chez moi, vieux moine, et ne t'en fais plus. On les aura, te dis-je, les Boches, et les rats !

Ainsi dans le désert de la Champagne pouilleuse les lions, les tigres et les chacals c'étaient des rats. Mais, même s'ils sont de petite taille, les fauves ne rendent pas le désert attrayant. Heureusement que dans la solitude où respirent des curs français, on sent toujours passer le souffle de la charité !


.


CHAPITRE XX
A l'assaut.

En O. et M.---Huit jours avant l'attaque ma compagnie occupait en ligne les ouvrages M. et O., que nous avions creusés la nuit. Ils n'étaient guère habitables : point d'abri pour s'étendre; pas moyen de rester debout: la tête eût dépassé le parapet de tir. On marchait donc courbé en deux, ou l'on restait dehors assis sur les banquettes. Heureusement le ciel toujours beau adoucissait notre sort, nous permettant de savourer à l'aise les douces compensations, qu'une Providence attentive nous avait ménagées.

L'ouvrage O. traversait un verger, dont les pommes étaient alléchantes. Peu d'hommes résistaient à la tentation. En plein jour ils sortaient des tranchées, et rampaient sous les arbres. Comme bien on le pense, c'était défendu, mais recueillies en fraude au prix des pires dangers les pommes n'en étaient que meilleures. Les poilus grignotaient tout le jour !

Mais enfin, mon lieutenant, répondaient-ils à mes reproches, c'est tout de même pas pour le roi de Prusse que les vergers de France ont des pommes ! Il fallait pas faire des tranchées dans un vrai paradis terrestre. Regardez-moi ces arbres: sont-ils assez beaux!

---Mais vous, êtes-vous assez ridicules ! vous vous feriez tuer pour une pomme.

---Et notre mère Eve, mon lieutenant, qu'en dites-vous? N'est-ce pas pour une pomme que la pauvre défunte nous a tous perdus? Je peux bien me perdre tout seul pour le même prix : c'est moins grave !

---En M. on pêchait. La ligne côtoyait la Tourbe, où dans les eaux claires on voyait les goujons frétiller au soleil. Il ne s'agissait point, hélas ! de s'asseoir sur la rive en face de l'ennemi. C'était bon en temps de paix; mais la canne, le fil et l'hameçon ne sont pas des engins de guerre. Nous avions la grenade qui vaut bien les meilleurs filets. Chaque explosion nous assurait une pêche miraculeuse. Ce n'était plus qu'un jeu pour d'agiles sauveteurs de se rendre en canot sur le champ de bataille liquide relever les blessés et les morts. Tout pantelants on les conduisait au poste de secours, où d'experts cuisiniers les opéraient prestement. On avait soin au préalable de retenir les plus beaux brins de poissons. On leur déchirait proprement la gueule, et on les envoyait à notre commandant qui, ne se doutant de rien, nous prodiguait en retour ses plus encourageants mercis. Mais il nous fallait des grenades.

Que de rapports en ce temps-là signalaient des patrouilles ennemies; mais c'étaient bien des Boches qu'alors il s'agissait ! Les goujons nous attaquaient en masse ; avec quelques grenades on les réduisait à merci !

* * *

J'en veux aux journalistes qui crient sur tous les toits que l'assaut est pour nous une fête. A les entendre, les chefs seraient impuissants à contenir cette frénésie guerrière; pour un peu les poilus, dans leur sainte impatience, entraîneraient leurs chefs. On vous parle à jet continu du torrent d'héroïsme qui remplit nos tranchées, déborde à la moindre secousse, rompt toutes ses barrières, et se précipite avec fureur dans le lit des tranchées allemandes, qu'il submerge irrésistiblement!

S'il en était ainsi, nos hommes seraient des démons; or, ils sont tous très hommes en vérité. Quand, à la veille de l'attaque, nous causions entre nous, une question angoissante leur brûlait les lèvres et les yeux : c'est nous qui marchons? On l'ignorait encore; mais un vague pressentiment nous avertissait en secret. Personne ne s'en réjouissait; beaucoup protestaient hautement; d'aucuns menaçaient leurs chefs; la plupart accablés souffraient en silence. Voilà la vérité. Pour moi je n'ai jamais vu la veille d'une attaque la tranchée pleine de cette verve gouailleuse que vantent les journaux. Ah! oui, devant l'assaut ces hommes sont superbes,---je vais bientôt le dire,---mais les jours qui précédent ils sont très abattus sous le poids des dangers et de leurs souvenirs!

---Si c'est pas malheureux d'envoyer à la boucherie des hommes de 40 ans !

---Le colonel veut sans doute des étoiles de général, même si elles ont des reflets de sang!

---C'est pas lui qui nourrira mes gosses. Pauvres petits !

Voilà ce que disaient ceux qui pensaient tout haut. Ceux qui ne disaient rien pensaient aussi douloureusement.

Et c'est pourquoi aux ouvrages M. et O., malgré les goujons et les pommes, l'atmosphère étant saturée de tristesse, les coeurs suffoquaient.

Un matin nous lûmes au rapport : « Les troupes qui attaquent devant prendre quelques jours de repos, la relève aura lieu ce soir.» Elle ne fut pas gaie. Le repos dans ces moments-là a des airs d'agonie, et les derniers préparatifs du terrain d'attaque ressemblent à la toilette d'un condamné à mort. Mélancoliques et mal résignés on quitta la tranchée pour le bois d'Hauzy, où nous devions loger sons nos toiles de tente en attendant l'assaut.

Derniers préparatifs.---Il fallait préparer le terrain et les âmes. Or, de part et d'autre la besogne ne manquait pas.

Une longue expérience, cruelle et décisive, avait appris à notre état-major qu'on ne peut prudemment attaquer une tranchée située à plus de deux cents mètres. Cette règle n'était plus violée. Or, pour nous il n'était pas possible d'avancer à moins de quatre cents mètres nos parallèles de départ. Encore nous en étions loin.

Mais nous savions qu'un jouir fixé les camarades auraient fini l'ouvrage. La distance à franchir ne nous eût point épouvantés sans le réseau de fils de fer qui la couvrait presque entièrement.

Ma section se trouvait en O., quand un lieutenant d'artillerie s'en vint régler le tir de destruction :

---Ce sera vite fait, m'assura-t-il. Nous allons nettoyer votre champ.

---Ah! vous croyez? lui dis-je. Savez-vous bien qu'il est couvert de ronces?

---Mon plan porte cinquante mètres.

---Cinquante mètres? Ah! si vous disiez vrai! Moi, qui le vois le jour, et qui le sens la nuit en patrouille, je l'estime à plus de trois cents mètres. Non, non, je ne plaisante pas. Suivez à la jumelle la ligne des piquets.

---Il dut se rendre à l'évidence, corrigea son plan; et laissant retomber ses bras découragés:

---Alors, c'est impossible; inutile d'essayer. On vous ouvrira des brèches assez larges; mais c'est tout.

---Pourvu, lui dis-je, que vous fassiez sauter le blockhaus de mitrailleuses qui domine la première tranchée.

---Ah! ça, reprit-il, ça n'est pas ma partie. Moi je travaille dans le fil de fer.»

Or mes hommes avaient entendu. Aussi à la veille du bombardement nous n'étions point rassurés. Le rapport du 21 septembre vint donc fort à propos calmer nos inquiétudes, en nous communiquant au sujet des opérations une note du quartier-général qui fut une révélation splendide. On voulait que tous les soldats pussent apprécier nos ressources en hommes et en munitions. Les chiffres étaient fabuleux. Jamais attaque n'aurait été si puissamment préparée, si énergiquement conduite, si opiniâtrement poursuivie. On donnait à entendre qu'elle serait décisive. Je ne sais si l'état-major en était convaincu, mais nos hommes le furent certainement. Leur esprit raisonneur était content d'y voir clair. Alors le soldat satisfait et confiant désire le triomphe, le prépare volontiers, le poursuit avec amour, l'assure héroïquement. Du reste à voir les batteries, les obus, les avions surgir de tous côtés, le doute n'était pas possible.

Le 22 au matin l'orage éclata. Ce fut dans le, ciel un ouragan de feu, sur terre un déluge de mitraille. Les hommes qui devaient se terrer dans le bois, contemplaient tous à la lisière ce spectacle effrayant. La Main-de-Massiges volait en lambeaux; le bois de Ville gémissait sous la hache des obus; la marne blanche des boyaux mêlée aux explosifs s'enlevait en tourbillons de poussière jaunâtre, qui recouvraient toute la plaine. Le tonnerre des détonations était vraiment lugubre.

---Cela ne durera pas, disaient les hommes; c'est trop violent pour commencer !

Cela dura tout le jour; puis la tempête vers le soir très lentement s'apaisa...

... Le lendemain avant l'aurore déjà le ciel était en feu.

---Allez donc voir, mon lieutenant; vous nous direz ce qui se passe !

Raoul et moi nous partîmes en O. Les obus par milliers sifflaient sur nos têtes leur concert de mort, auquel sourdes et muettes les batteries allemandes ne répondaient pas. Je retrouvai dans la tranchée mon officier d'artillerie.

---Cela va? lui dis-je.

---Oui; mais votre colonel est vraiment fantastique. Il prétend qu'on doit tout détruire, et ne lâche pas le téléphone. Je l'ai trouve hors de lui ce matin. Le blockhaus est encore debout. Toute la journée d'hier une pièce s'est acharnée sur lui sans pouvoir même l'ébrécher. Il paraît que le colonel a obtenu du parc deux pièces de 270.»

Comme il parlait encore, nous levâmes les yeux: on eût dit qu'un train roulait dans le ciel : c'était un monstrueux obus !

---Le voilà, nous dit-il, c'est lui !

Il s'abattit à quelques mètres du blockhaus. Trop court! Dix minutes après un second accourut. Nous le suivions du regard.

---Cela y est! Mouche! Bravo l'artilleur! On battait des mains. Dans un fracas horrible le blockhaus éventré vomissait ses entrailles: des blocs de béton, des poutres, des rails. Comme pour affirmer son triomphe, deux rails avec leurs traverses, après avoir voltigé en l'air, se plantèrent sur le parapet. Presque au même moment un boche soulevé par une autre explosion vint s'empaler sur le rail.

Je pus dire à mes hommes que vraiment notre artillerie travaillait glorieusement à nous frayer la route d'une victoire facile.

* * *

Mais combien voudraient s'y engager! Le moral de la troupe était fort compromis. Des insinuations contre le colonel, lancées par des gredins, accréditées par quelques officiers, semaient la défiance, presque la révolte dans les curs apeurés.

Je crus de mon devoir de prêtre et d'officier d'en informer le colonel, qui m'honorait alors d'une bienveillance tardive, mais sincère. Il l'apprendrait bientôt du reste par des voix anonymes qui ne s'inspireraient point d'un affectueux respect.

Pour cet homme magnanime, le choc d'une telle révélation fut atrocement douloureux.. Refoulant une larme, il soupira amèrement :

« Quel malheur de n'être pas autant aimé qu'on aime! Car je les aime, mes braves enfants, entendez-vous, je les aime! »

Je me permis de lui répondre:

« Mon colonel, si les hommes sentaient en vous le bon père autant que le grand chef, vous feriez d'eux ce que vous voudriez.

---A ma place que feriez-vous donc? me dit-il simplement.

---Je tâcherais de leur parler au cur. Quand on commande à des hommes de se faire tuer, ne trouvez-vous pas qu'on doive y mettre des formes; et puis je voudrais les gâter un peu: quoi refuser à ceux qui vont mourir? »

D'autres parlèrent dans le même sens. Le colonel nous écouta.

« Grâce à Dieu et à vous, m'a-t-il dit plus tard, j'ai goûté cette joie suprême de sentir enfin que mes hommes me suivraient tous jusqu'à la mort! »

C'était vrai. Mais il avait raison de rendre grâces à Dieu, car les prêtres du régiment ne contribuèrent pas peu par leur ministère à lui retourner bien des curs, et à préparer la victoire.

En avant!---Le 25 septembre 1915 à 2 heures du matin nous quittions le bois d'Hauzy pour le champ de bataille. Nous emportions un jour de vivres et nos provisions de combat: un poignard, une bombe lacrymogène et la carte des tranchées allemandes. Ce nécessaire d'une attaque de tranchées avait été la veille au soir distribué non sans répugnance.

Le couteau surtout faisait honte à porter. Quoique l'ennemi eût depuis plusieurs mois militarisé cet outil d'abattoir, plus pratique en tranchée que la baïonnette, il répugnait à nos hommes.

« Avec ça, disaient-ils, on a l'air de bandits! On veut bien fusiller les Boches; mais ça vous dégoûte de les égorger. La guerre n'est tout de même pas un métier d'assassins ! »

Il est vrai qu'aux mains de l'Allemagne elle l'était devenue; mais en trois jours on ne se fait pas une âme de bandit. Je n'ai pas vu un homme se servir de son coutelas. Ils en étaient plutôt très fort embarrassés n'osant ni le cacher dans le sac ni le suspendre au ceinturon.

La petite bombe lacrymogène, en les amusant davantage, les gênait encore plus. C'était une petite boule en fonte formée de quatre morceaux creux reliés par une ficelle. A l'intérieur une bille en verre contenait le liquide provocateur des larmes. Or, il fallait mille précautions pour que l'on pût le lendemain offrir à l'ennemi la petite bombe intacte; car si l'on frotte les morceaux de fonte, ils écrasent la bille. C'était curieux de voir nos hommes tenir en main la boule suspecte. Où la mettre jusqu'à l'assaut? Après bien des hésitations, des craintes, et des plaisanteries ils se résignèrent à la déposer dans une cartouchière, dans leur poche, ou dans la musette.

Les officiers avaient reçu en outre la carte des tranchées allemandes d'après les photos d'avions. Quel dessin admirable de précision et de clarté! Elle devait le lendemain nous rendre les plus signalés services. On nous avait recommandé de prendre un fusil et un sac pour n'être pas reconnus des tireurs d'élite allemands. Par ailleurs on nous donnait l'ordre de marcher à dix pas devant nos sections. Ne cherchez pas à comprendre : l'armée a ses raisons que la raison ne connaît point! Ceux qui ne s'en faisaient pas---Raoul et moi nous en étions,---partirent à l'attaque les deux mains dans les poches, avec le revolver bouclé dans son étui, et sous le bras la canne des tranchées. Notre grenade à nous, c'était une bouteille de Champagne qu'on ferait sauter chez les Boches.

Ainsi le corps et l'âme bien approvisionnés, on prit la route de l'assaut. En tête de chaque compagnie marchait la section de nettoyeurs volontaires, dont la musette bourrée de grenades rebondissait sur leurs flancs. Sans se presser on atteignit avant l'aurore les parallèles de départ.

Dès que le jour parut, un ouragan de feu s'abattit sur la plaine, à faire croire à la fin du monde. Sous les rafales d'artillerie, l'air gémissait, le sol craquait. Mais peu à peu les yeux se lassèrent du spectacle sinistre. Ce bourdonnement lugubre déchirait nos oreilles, tandis que le fracas de la mitraille tendait à rompre nos nerfs surexcités. Bientôt la terre se couvrit d'un voile épais de brume, au travers duquel on sentait tomber les larmes intarissables d'un ciel triste et noir.

Décidément la fête se gâtait. Elle se prolongeait trop du reste. Depuis 5 heures nous attendions devant nos escaliers d'attaque l'ordre de bondir en avant. Debout sur le terrain, le colonel passait et repassait le long des parapets. Un air de fierté luisait dans ses yeux, car il voyait ses hommes résolus et confiants. C'était vrai.

Soudain un billet circula : H = 9,15. C'était, l'heure du signal de l'assaut. On régla ses montres, et l'on se prépara. Alors un merveilleux spectacle s'offrit à nos regards : le bouquet du feu d'artifice! Nous savions qu'au dernier moment on lancerait sur le Bois-de-Ville 6.000 obus incendiaires et 10.000 obus asphyxiants. Sous cette pluie de soufre et de feu on se serait cru aux jours de Sodome. Que c'était beau! Des obus percutants jaillissaient des gerbes de flammes de plus de cent mètres, qui rejoignaient en l'air les langues de feu vomies par les fusants. Les nuées jaunâtres des obus asphyxiants rendaient encore plus sinistres ces tourbillons de feu. Que c'était beau! Au reste ce n'était rien de plus : pas une branche ne flambait: et les mitrailleuses du bois commençaient leur tac-tac alarmant.

9 heures 10! Raoul et moi nous nous serrâmes une dernière fois la main.---Au revoir dans la tranchée boche! Je m'installai au centre de ma section. Les hommes silencieux étaient tous graves et recueillis. Un de mes sergents pleurait, couvrant de baisers bruyants la photographie de sa petite famille. Ses frayeurs continuelles nous réjouissaient d'ordinaire; à cette heure, personne n'eût osé sourire.

9 heures 13! A gauche les régiments voisins bondissent en avant. Quel malheur! Leur attaque prématurée nous trahit, et nous avons 400 mètres à parcourir. En face d'eux les mitrailleuses allemandes crépitent effroyablement. Les hommes se couchent.

* * *

« En avant ! » D'un bond je suis debout hors de la tranchée. Dans la plaine qui me semble immense j'éprouve un douloureux vertige : mes tempes bourdonnent; mon cur bat violemment. Pendant cette minute mortelle mes hommes sont sortis du boyau. Sans les voir je les sens alignés derrière moi. C'en est assez pour me ressaisir :

« En avant, les enfants; bien en ligne et au pas! »

Ma compagnie faisait partie de la deuxième vague d'assaut. A 50 mètres devant nous la première vague s'avançait sans rencontrer d'obstacle; car des réseaux barbelés, pulvérisés par notre artillerie, on ne trouvait plus trace. Seulement la marche était lente sur ce terrain labouré d'obus. De temps à autre un homme s'affaissait dans un trou; mais les mitrailleuses du bois, pointées beaucoup trop haut, faisaient peu de victimes. La tranchée allemande paraissait morte. Il est vrai que nos obus lourds continuaient de s'abattre sur elle, nous précédant de quelque cent mètres.

Peu à peu notre vague rejoignit la première; les rangs se confondirent. Nous arrivâmes presque ensemble au bord de la première tranchée. Elle n'existait plus. La deuxième était encore à ce point défoncée, qu'on pouvait hésiter sur son emplacement. Ce fut le commencement de nos malheurs. La troisième tranchée, située à contre-pente, n'avait pas été entièrement détruite. Les hommes de la première vague, prenant cette tranchée pour la première sans doute, continuèrent leur marche... et ne revinrent pas. La deuxième vague s'écroula dans l'étroit boyau.

Nullement pressés d'y descendre, Raoul et moi nous nous étions retrouvés sur la crête---nous restâmes, inconscients du danger, à contempler sous la mitraille le fameux blockhaus éventré. C'était un trou géant, au fond duquel on pouvait voir parmi des débris-de mitrailleuses des membres humains épars. Satisfaits, nous revînmes bras dessus bras dessous dans la tranchée conquise.

Les rares Bavarois, qui survivaient encore, résistaient héroïquement, vendant à très haut prix leur vie sacrifiée. Je vis un groupe de cinq hommes blottis dans un angle de boyau, qui tiraient sans répit sur notre première vague, dans laquelle ils ouvraient des trouées sanglantes. J'appelai un de mes bons tireurs

---Tu vois ça? Descends-les.

Il parut viser, et lira en l'air.

---As-tu peur? lui dis-je. Regarde. Je m'assis sur le parapet à quelques mètres de l'ennemi.

---Mon lieutenant, vous êtes mort!

---T'en fais pas, mon vieux. Les Boches ne m'auront pas. Avant que je descende, descends-moi ces Pruscots!

Mon tireur épaula : chaque balle tua son homme.

Je descendis. Le travail pressait.---On se passait les sacs à terre pour le barrage des boyaux. Il fallait surtout retourner la tranchée, changer de bord les parapets, creuser des banquettes de tir. En organisant mes équipes je rencontrai Raoul. Il était d'une pâleur livide.

« Qu'as-tu, mon. poteau?

---Je ne sais pas. Vois donc: le sang coule de ma manche.

---Touché?

---Sans doute! Je ne m'en suis pas aperçu mais je commence à sentir la piqûre.

---Fais voir, que je te panse? Il avait le bras traversé!

---Va-t'en, lui dis-je, tu n' es plus bon à. rien.

---Ah! non, pas pour si peu. En tout cas d'abord notre vieux Champagne.

---Eh bien! trouve-moi le Capitaine. Je vais vous trouver un abri, s'il en reste. »

Il en restait un, d'où sortaient des râles affreux.. Assis près de l'entrée, un petit Bavarois pleurait. C'était presque un enfant. Je hasardai quelques mots dans sa langue. J'appris qu'il avait 19 ans à peine, qu'il s'était engagé, que c'était sa première bataille. Un éclat de grenade lui avait sillonné le front, traversé la joue pour rentrer dans sa jambe. Il souffrait, et réclamait le médecin.

---Il n'est pas là, lui dis-je; mais je vais te panser.

---As-tu soif?

---Depuis trois jours nous n'avons pas mangé !

Je pris dans ma musette une poignée de petits beurres, et lui offris un quart de bordeaux vieux. Il dévora le tout et me remercia simplement. Puis comme s'il découvrait dans ta mémoire du cur un merci. plus profond :

---Français, s'écria-t-il; vous... très bons! Mes hommes étaient émus :---« Pauvre petit Boche, disaient-ils ; il est si mignon, celui-là! »

On râlait toujours dans l'abri. J'interrogeai mon blessé.

---Qui est là?

---Trois kamarades kapout !

Ce n'était rien moins que sûr. Une expérience encore fraîche nous avait enseigné la prudence. Jadis à Hébuterne on était ainsi descendu dans des abris remplis de râles, où l'on se trouvait accueilli par des feux bien vivants. Je descendis seul revolver au poing. En effet c'était presque un tombeau : trois Allemands gisaient là, horriblement mutilés.

---Kamarad, pas kapout! crièrent-ils d'une seule voix. Je leur donnai à boire, et les pansai sommairement. Voulant me remercier, ces trois-là m'écoeurèrent : l'un d'eux m'offrit sa montre, l'autre son porte-monnaie, le troisième une photo de famille. Je pris en main cette photo d'une femme et de quatre enfants, et la collai sur les lèvres mourantes avec mon crucifix.

---Hoch! Hoch! merci! merci! murmura-t-il; et des larmes de joie inondèrent le visage livide. Moins d'un quart d'heure après, serrant toujours les deux saintes images entre ses doigts déchiquetés, cet homme mourait en me bénissant.

* * *

---Nettoyez bien l'abri, dis-je à nos ordonnances; je vais chercher le capitaine.

Je remontai dans la tranchée. Elle était vide personne au travail, personne de garde! L'étonnement fit place à l'inquiétude : qu'était devenue ma section? Enjambant des cadavres, je courus vers des murmures joyeux. Soudain je m'arrêtai au détour d'un boyau devant un singulier spectacle. Accroupis au fond d'une tranchée en ruines, des hommes riaient aux larmes parmi les cadavres.

C'était trop fort ! Je bondis sur eux

« Vous êtes fous? dis-je aux deux sergents; qu'avez-vous à rire?

---Si vous saviez, mon Lieutenant, c'est plus fort que nous.

---Je ne veux rien savoir. Allez ! au travail; et plus vite que ça! »

---Mais eux, pleurant toujours, répondirent en chur :

« On ne peut pas, on pleure! C'est tout de même rigolo de pleurer comme ça! »

Comme ma patience s'usait très vite, je déclarai sèchement:

« Moi, je n'ai pas envie de rire. Cessez-moi, je vous prie, cette comédie-là, et tout de suite au travail.

---Mais, mon Lieutenant, on ne peut pas, c'est les bombes. »

Soudain j'éprouvai un picotement étrange, et mes yeux se voilèrent de larmes, M'appuyant au talus, je cherchai un mouchoir. Vaine précaution! De mes yeux, changés en sources intarissables, s'échappèrent subitement deux torrents de larmes brûlantes.

« Ben quoi? mon Lieutenant, s'écrièrent mes hommes joyeux, vous pleurez aussi?

---Je croyais vraiment, répondis-je, que vous plaisantiez tout à l'heure. Maintenant je fais comme vous: je prends le temps de pleurer à mon aise; »

Et m'asseyant parmi mes hommes, j'écoutai leurs joyeux propos.

« On devrait bien vendre ça aux portes des cimetières, disait un caporal; quelquefois on ne sait pas pleurer.

---Sûr, qu'il ferait de bonnes affaires, le magasin aux larmes, répliquait un fameux poilu; quand j'ai enterré ma belle-mère, il m'aurait bien fallu trois bombes pour chaque oeil!

Et sous les obus qui pleuvaient alors, nous continuâmes de répandre à flots nos rires et nos pleurs.

Devinez-vous, lecteur, ce qui s'était passé ? Les petites bombes lacrymogènes nous avaient joué ce vilain tour d'essayer sur nos yeux leur magique pouvoir. J'ai dit qu'en partant à l'assaut chaque homme avait la sienne, et que dans l'unique boyau allemand nous étions entassés à mourir. Les bombes dans les musettes s'écrasèrent sans bruit, et c'est nous qui pleurions. Aveuglés par les larmes, on restait pendant un quart d'heure réduit à l'impuissance; puis le torrent se desséchait presque aussi vite qu'il avait jailli; et les yeux ne conservaient plus que la brûlure des larmes.

Quand la source fut bien tarie, je m'en allai dans les boyaux à la recherche du capitaine et de Raoul.

Et maintenant, leur dis-je, venez chez nous : je vous offre un palais!

L'abri était propre. On y descendit. Quelques instants après, trois officiers français accroupis autour d'une bouteille de champagne levaient d'une main joyeuse leur quart couronné de mousse : A la victoire de Champagne!


Chapitre XXI: Agonie

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