Joseph RAYMOND.

IMPRESSIONS DE GUERRE D'UN MOINE-OFFICIER


DEUXIÈME ÉTAPE

DE L'EAU !


CHAPITRE XI
Des Mines.

La Vierge d'Albert.---En février 1915 on délogea sans tambour ni trompette. L'aube était printanière et les curs joyeux: aussi nos adieux à Mailly-Maillet s'exprimèrent en de gaies chansons, fredonnées seulement à cause de l'ennemi. Plusieurs pensaient tout haut qu'en changeant de secteur on ne changerait pas de misère; mais la foule estimait qu'à lui seul le départ constituait une trop bonne aubaine, pour qu'on pût gâter le présent par le souci prématuré d'un avenir incertain. On laissait donc crier à l'aise les oiseaux de malheur qui, sentant de trop loin l'orage, se traînaient pesamment ; mais nous, dans l'air frais du matin radieux, où nous partions vers des cieux nouveaux, on se sentait des ailes aux jambes et on chantait. De fait à nous voir marcher allégrement sac au dos, canne en main, on eût dit plutôt une caravane de touristes en fête.

On campa près d'Albert.

Les anciens connaissaient la contrée. Au retour de la Marne on avait séjourné par ici; et les souvenirs remontaient aux lèvres. En promenant le regard sur la plaine jusqu'à l'horizon, les récits se levaient des buissons, des taillis, des crêtes. Mais on écoutait mal: un spectacle horrible fixait l'attention des yeux et des coeurs !

Tandis que la ville d'Albert, autrefois si coquette, puis souillée par l'ennemi pendant de longs jours, ne semblait pas trop souffrir aujourd'hui de son voisinage abhorré, la basilique était en ruines. Dans les rues les briques avaient roulé comme des larmes de sang pétrifiées, et sur ce calvaire de décombres la tour se dressait comme une croix où pendait déchiqueté le cadavre géant de son art byzantin. Les membres puissants de ses contreforts avaient été brisés ; son ossature mise à nu; les vertèbres de ses abat-sons étaient pantelantes ; dans la poitrine ouverte de son beffroi le coeur des cloches ne battait plus; et comme le Christ sur la croix le dôme expirant inclinait la tête : la statue dorée de la Vierge présentant son fils au monde était penchée sur l'abîme lugubrement.

C'était une vision de souffrance et d'horreur!

Mais pourquoi donc ce meurtre d'Eglises? Pourquoi ce massacre des Saints Innocents? Car nos temples sont purs de tout reproche et leur ombre chez nous ne cache que Dieu. Or l'ennemi le savait bien, puisqu'il sait tout. Pourquoi donc cette Basilique en ruines, tandis qu'Albert était respectée ? Et non content d'avoir détruit l'admirable édifice, il s'acharnait sur ses ruines, comme s'il voulait encore les anéantir. Pourquoi?

Nul, ne savait répondre. Les cerveaux inventifs tâchaient malgré tout à découvrir des raisons, non pas militaires---de toute évidence il n'y en avait pas---mais religieuses ou politiques. Le fanatisme protestant pouvait bien inspirer ces destructions sacrilèges qui, semant le dégoût et l'effroi à trente lieues à la ronde, étaient le triomphe de cette perverse diplomatie, qui prétend abréger la guerre par ses horreurs.

Mais les plaisants disaient aussi leur mot, qui trouvait un meilleur crédit.

---Crois-tu qu'ils l'auront, la bonne Vierge ? demandait un de mes soldats.

---Ça se pourrait bien, répartit un cultivateur. Il paraît que leur vieux bon Dieu et notre Sainte Vierge, ça ne fait pas bon ménage ensemble !

---Elle n'en veut pas, bien sûr !

---Tu parlés! Alors il tape dessus.

---Non, mais regarde-moi cette Sainte Vierge, elle ne s'en fait pas !

---Elle les aura, les Boches, tu penses bien.

---Ah! oui, pour sûr qu'on les aura !

Ainsi la complainte s'achevait en cantique, et les sanglots en cris de joie. On partageait avec le ciel l'insulte et la vengeance, et nos ardeurs belliqueuses s'en trouvaient exaltées. J'ai souvent constaté que des âmes, indifférentes devant une Eglise intacte, sentent Dieu parmi ses ruines; et tandis qu'on reste debout pour admirer un beau Calvaire, sur ses débris on tombe à deux genoux et on prie.

. . .Or pendant plusieurs mois nous allions devenir les sentinelles d'Albert, et les gardiens fervents de la Vierge dorée !

A Méaulte.---Nous cantonnions à Méaulte le soir. Quoique rapproché des lignes le village n'avait pas souffert : les granges étaient closes, et la paille fraîche. Volontiers on eût dressé là sa tente pour plus de quarante jours, mais à la guerre les heures de paix sont toujours fugitives: sur les ailes du temps elles vous caressent à peine et s'enfuient. Il faut les saisir au vol. C'était facile à Méaulte, car le temps avait les ailes mouillées et ne volait pas vite. Une pluie fine et pénétrante tombait silencieusement avec une inquiétante régularité, et nullement fatiguée de sa chute très douce elle ne s'arrêtait pas de tomber.

On restait dans sa grange, et l'on jouait aux cartes. A la popote de la compagnie, nous vivions ainsi en famille, quand un ordre inattendu vint bouleverser notre repos en affligeant tous les coeurs. Notre camarade Raoul B... devait le lendemain prendre au 118e le commandement d'une section de mitrailleuses. A la vérité nous resterions voisins, lui à La Boisselle, nous à Bécourt; et d'après l'ordre même l'affectation n'étant que provisoire, la séparation serait momentanée. Mais sait-on jamais à la guerre? Nous perdions tous en Raoul un ami, un frère, et chacun le sentait plus qu'il n'aurait pu le dire. On le vit bien au dernier repas. Il fut morne et silencieux, presque lugubre. Le capitaine, rouge d'émotion, se donnait un air d'appétit; Raoul, très pâle, buvait un peu, mais malgré son petit sourire le pain ne descendait pas; moi je les regardais tous deux. On se leva de table; on se serra la main : Au revoir! Au revoir! et on se quitta brusquement: c'était trop pénible. A la cuisine nos ordonnances, qui s'aimaient entre eux comme leurs chefs, étaient aussi navrés. Celui de Raoul quittait les autres, et pleurait !

Cinq mois auparavant ces hommes ne se connaissaient pas. Voilà maintenant comment ils s'aimaient !

Triste je m'en allai, et tout en marchant sans but j'arrivai à la ferme où logeait ma section. De la cour montaient des exclamations joyeuses. J'entrai. Au milieu d'un cercle de curieux et d'admirateurs pérorait un singulier poilu. Il venait des premières lignes chercher de l'eau pour ses camarades. Ses 23 bidons s'étageaient en écailles sur son dos et sur ses hanches, tandis que les courroies de cuir s'entremêlant sur sa poitrine la recouvraient entièrement. Cette carapace énorme, bizarre, excitait le rire surtout quand l'homme marchait, car les bidons soulevés se heurtaient en cadence et gémissaient étrangement. Comme bien on le pense, notre porteur d'eau était chargé de vin, qui s'égouttait en sillons rouges sur sa capote bleue.

Il venait des tranchées qu'on allait occuper bientôt. On le pressait de questions sans fin. En quel état trouverait-on les boyaux, les tranchées, les abris? A quelle distance étaient les Boches? Etaient-ils sages surtout? Et notre guide bénévole, regrettant son secteur, le vantait sur toutes les faces: « Ah! mes poteaux! répétait-il, vous en avez de la veine! Pour de belles tranchées, on peut dire que c'est de belles tranchées. Il y a de l'eau par-ci, par-là, et des mines un peu partout. Mais c'est du propre, du résistant, et si tranquille! On est comme chez soi, moins sa petite femme. Mais faut vous dire, les pot's, qu'on a usé de l'huile de coude pour vous fignoler ça. Vous, vous venez comme des proprios, quand le travail est fini, pour dormir et pour béqueter. Ah! c'est ça qu'est un chic secteur !... Mais il faut que je me sauve. Les frères tirent la langue là-bas en m'attendant. Sans adieu! Vous en faites pas! »...

Certes non, on ne s'en faisait pas. Mes hommes étaient ravis, et trinquaient joyeusement au jour prochain de la relève, et de la désillusion!...

Du Redent B en F.---Notre poilu avait bien dit qu'on trouverait de l'eau en chemin. Si les boyaux d'Auchonvillers étaient des rivières de vase, ici la route de Bécordel à Bécourt était un canal, et sous le pont du chemin de fer on aurait pu nager. Plusieurs s'y essayèrent contre leur gré, et l'aventure nous amusa fort. Du reste on préférait « la flotte », et comme elle n'était pas assez profonde pour noyer notre belle humeur, celle-ci surnageait à l'aise.

Pour atteindre la première ligne, on traversa les pauvres trous qui nous servirent de tranchées dans les débuts préhistoriques de cette guerre souterraine. Notre secteur aussi calme que l'autre était vraiment plus confortable. Ce n'était point un Paradis, mais un Purgatoire tolérable, d'ailleurs contigu à l'enfer de La Boisselle. Chez nos voisins jour et nuit tout était à feu et à sang: ce n'était que mines et attaques. Chez nous on vivait en paix.

* * *

Elle fut compromise par ceux de l'arrière. L'oisiveté est dangereuse, mais pas toujours pour les oisifs. Dans les bureaux, où les loisirs s'éternisaient au sein d'une tranquillité complète, on les trompait par des projets sans nombre. C'est ainsi que pendant des mois sévit avec fureur l'esprit d'initiative et d'incompétence. On inventait son petit créneau, on élaborait un système nouveau de tranchées, mais c'est nous qui creusions les tranchées nouvelles, et qui placions les fameux créneaux. Or, on se tuait à l'ouvrage : souvent on était tué, sans que les inventeurs fussent découragés pour autant. Du moins il est juste de reconnaître qu'ils ajoutaient foi à tous nos rapports, et leurs plans se trouvant exécutés sur le papier, ils ne poussaient pas plus loin la curiosité. S'ils fussent venus nous rendre visite, ils eussent constaté non sans amertume que l'ingéniosité des hommes dépassait singulièrement la leur. On croyait à l'arrière qu'un créneau est fait pour tirer, une claie pour contenir les terres, une grille de puisard pour filtrer l'eau. Dans les abris des tranchées on leur trouvait un emploi meilleur: on s'en faisait des lits, des bancs, des cheminées, et l'on tirait encore mieux, et les terres s'éboulaient moins, et l'eau ne croupissait pas. Chacun sait (hors des bureaux, sans doute) que le soldat français jouit d'une faculté d'initiative incomparable. Pourquoi l'outrager par de pointilleux règlements? On les viole : c'est fatal, et souvent très heureux. Le système D..., cher au poilu, n'a point l'estampille du gouvernement; il est breveté par l'expérience et c'est la meilleure garantie. Mais il faut croire que même en France il n'est point à portée de toutes les bourses intellectuelles : les mieux garnies ne peuvent pas toujours se l'offrir.

C'était grand dommage pour nous, qui avions à pâtir des inventions de l'arrière : celle des redents fut la plus. pernicieuse. Comme toujours l'intention était louable: diminuer le secteur de surveillance active par un poste avancé. Mais sans parler du travail énorme que constituait l'établissement à 80 mètres devant notre ligne d'une tranchée, qui avait encore un front de 50 mètres, la surveillance y était fort pénible. Les veilleurs se sentaient isolés et perdus. Le redent par surcroît attirait les foudres de l'ennemi; il sollicitait les galeries de mines; et quand plus loin les lignes de tranchées se rapprochaient sensiblement, il était pris d'enfilade et balayé par tous les feux. J'occupais à Bécourt le redent B. Ma section dut le creuser et ensuite le tenir. Que d'anathèmes on lui jeta! J'avoue qu'il les méritait. Quand La Boisselle était en révolution---ce qui arrivait tous les jours---on devait sous peine de mort se coucher au fond du boyau. Par ailleurs on ne voyait rien, et l'on était vu de partout. Les ingénieurs n'avaient qu'une excuse: ils ne connaissaient pas les lieux. Autant dire qu'ils bâtissaient en l'air: mais dans ces maisons-là on n'habite pas volontiers.

Notre secteur était remarquable pourtant: il constituait dans son ensemble un système complet de tranchées de première ligne. Avant d'aller au front, je m'en traçais dans l'esprit un schéma fort simple : en suivant un boyau plus ou moins sinueux, j'aboutissais à un fossé large et profond, où se terrait une compagnie. Mon séjour à l'arbre en boule ne m'avait pas détrompé; mais ici pour la première fois, je voyais un système de défenses entièrement développé. La ligne de combat, les tranchées de soutien, les boyaux de communication, les culs-de-sac innombrables, où l'on enfouissait les décombres des galeries de mines, formaient un vrai labyrinthe, où l'on se perdait en plein jour, dès qu'on abandonnait la ligne téléphonique, qui, était notre fil d'Ariane. Toutes ces rues avaient un nom, mais les carrefours étaient si nombreux, qu'on s'égarait vite et pour longtemps. La soupe, ou les lettres, ou les ordres subissaient parfois quelque peu de retard. Une nuit j'étais de ronde et le désir me prit d'aller rendre visite à mon camarade des chasseurs qui veillait à côté de moi. J'enfilai le boyau d'accès et j'arrivai tout aussitôt dans le tambour, qu'il habitait. J'y entrai vers minuit, et n'en sortis qu'au petit jour, ayant circulé sans arrêt pendant cinq heures avant de trouver une issue. Je dus fort intriguer les sentinelles, à qui j'avais demandé ma route, et qui me voyaient toujours revenir. Du moins j'avais pu visiter trois mines, qui s'ouvraient au tambour Duclos, et le travail des galeries m'avait vivement intéressé.

J'allais bientôt les mieux connaître dans le secteur de Carnoy.

* * *

En suivant le boyau de Fricourt, on traversait successivement les ruines du village; le bois des Allemands et le bois des Français, où il ne restait plus un arbre; puis un ravin et une crête; et on se trouvait devant Mametz dans un réseau de défenses qui constituait la tête de pont de Bray-sur-Somme. Ce secteur important, dont le centre était Carnoy, était divisé en sept branches portant les lettres de l'alphabet. En D et en F les lignes étaient minées.

Or j'habitai en F plusieurs semaines durant. Là s'ouvraient trois galeries, que j'aimais beaucoup visiter. On descendait en pente douce jusqu'à la profondeur de dix mètres environ, marchant plié en deux jusqu'au fond de la galerie principale. qui mesurait sur toutes ses faces un mètre de boiserie. Alors s'ouvraient les rameaux de combat où l'on rampait sur les genoux; car le plafond s'abaissait à 50 centimètres du sol. On en creusait dans toutes les directions à la rencontre des rameaux ennemis. Je venais volontiers aux heures calmes du jour écouter au fond de l'étroit couloir le choc des pics allemands, creusant leurs mines au-dessous des nôtres. On sortait du puits, l'échine courbaturée, mais le cur pitoyable aux malheureux qui travaillaient là.

Quelle corvée ! quel supplice! On se l'imaginera mieux peut-être, quand j'aurai dit que quatre hommes occupés tout le jour creusaient, vidaient, boisaient un mètre de galerie : or les miennes mesuraient quarante mètres de long. Le soldat du génie qui perforait le sol à genoux ou sur le flanc n'avait sans doute point toutes ses aises; mais je crois que la pire corvée était de traîner au dehors les petits sacs de décombres. Deux hommes faisaient chacun la moitié de la route. Un autre recevait le sac et allait le vider dans une fouille ad hoc l'on recouvrait de terre la marne blanche qui eût trahi la mine aux regards des aviateurs. Ce qu'il fallut remuer de terre pour enfouir cette marne! Ajoutez le transport des étais et des bois, taillés en plein cur de chêne ; et vous conclurez qu'une tranchée où l'on creuse une mine ne vaut pas le dernier des bagnes.

Or, dois-je le répéter, ces hommes, vrais forçats de la Patrie, travaillaient sans se plaindre, et souvent de bon cur. Je les avais vus dans la vase, et leur gaieté m'avait ravi. Au fond de la mine leur courage inlassable me remplit de fierté et d'admiration. Je n'avais pas besoin de commander; à l'heure de la soupe je disais simplement : « Aujourd'hui, les enfants, c'est à nous d'aller à la mine; arrangez votre équipe comme vous l'entendrez. » Ils s'organisaient eux-mêmes :---« Toi, tu porteras les sacs. »---« Moi, j'irai les remplir. » Et ils se relayaient à l'ouvrage, mieux que je n'aurais su le prévoir. Un jour pourtant le caporal de l'escouade des mineurs eut recours à mon autorité. Un homme ne voulait pas « marcher ».

---Es-tu malade? lui dis-je.

« Non, mon lieutenant, mais c'est tout de même trop dur.

---Va-t'en le dire aux Boches, mon vieux. En nous déclarant la guerre, ils nous ont condamnés aux travaux forcés. C'est leur faute et pas la mienne, tu vois bien.

---Certainement, je voudrais leur dire, et chez eux encore, tous les jours. L'assaut! Ah! oui, ça va, mais ce travail de galériens!

---Tu sais pourtant qu'ils creusent sous nos tranchées. Veux-tu sauter un jour comme de la mauvaise pierre? Jamais je n'aurais cru qu'un de mes hommes « calerait » devant un Boche !

---Moi, caler, mon lieutenant? Vous allez voir ça.

Ce fut tout. Cet homme fut, depuis lors, un merveilleux mineur.

Quel air respire-t-on là-bas, qui rend si aisé de commander, et si doux d'obéir. L'air très pur et très chaud d'un cordial amour. Pour remplacer les camarades fatigués, quelles réflexions dures et tendres ils savaient trouver dans leur cur de frères :

« Va-t'en de. là, tu me dégoûtes! Regarde-moi ça : tu sèmes partout des décombres. As-tu les bras en caoutchouc ? Va-t'en les refaire !

---Toi, mon vieux, quand je voudrai la mort, je t'enverrai la chercher; elle n'en finira pas à venir. Avec des gars comme toi dans 116 ans la mine ne sera pas finie. Va te coucher !

Et les pioches et les sacs passaient en d'autres mains, et l'ouvrage avançait, et la misère n'aigrissait pas les curs. Que de fois à l'entrée d'une mine la profonde parole de saint Augustin me revint en mémoire : Ubi amatur, non laboratur, aut si laboratur labor amatur, que je traduisais volontiers : « Dès qu'on aime, le travail n'est plus une souffrance, ou du moins, si l'on souffre, on aime encore sa peine. » Et là, c'était vrai !

Pourtant, ce n'est pas drôle d'habiter sur une mine, qui peut sauter à tout instant : on a du mal à s'y habituer. Trop vite et trop fort l'angoisse vous étreint le cur de sentir sous ses pieds à quelques mètres comme assoupie dans des caisses de mélinite une effroyable puissance de mort. Elle sommeille, mais pour combien de temps! Et que faut-il pour la faire sursauter en un formidable réveil? Une étincelle, une seconde. Je trouve plus rassurant le crin de cheval qui retenait en l'air l'épée de Damoclès. La nôtre menaçait d'en bas, mais n'importe! Dès qu'on l'avait fixée du regard, elle assiégeait le souvenir jusqu'à l'obsession.

Sans compter que le travail, au lieu de distraire, alimentait la crainte. En creusant une mine à l'intention de l'ennemi, nous étions hantés par la peur d'arriver trop tard! Oh! les mortelles heures, et l'étrange tourment!

---Ce n'est pas gai, disait un homme, d'être logé dans la gueule d'un volcan !

---On serait mieux dans le Vésuve: depuis le temps qu'il n'a pas craché!

---On a dû lui dire: « Ferme ça! » mais ici on accumule la lave. Gare à la prochaine éruption !

Mais la gaieté ne prenait pas : on ne trouvait plus d'amorce pour les fusées du rire. Pourtant si dans ma section peu d'hommes prenaient leur parti de ces risques obscurs, la plupart les acceptaient sans mot dire, estimant à juste titre que finir dans un trou ou tomber sur la plaine, c'est toujours accomplir son devoir de soldat et se sacrifier pour la France! Plusieurs enfin, comme les anciens d'Israël, qui n'entendaient la voix de Dieu que parmi les grondements du tonnerre, la percevaient au fond des mines et l'écoutaient volontiers.

Mais où les coeurs vibraient à l'unisson, c'était à l'heure de la relève, pour secouer l'horrible cauchemar et pousser le hourrah de la délivrance!

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CHAPITRE XII
Officier.

Mon lieutenant!---Nous étions au repos à Bray-sur-Somme. Un beau matin---ces matins-là sont toujours beaux---mon fidèle Georges entra dans ma chambre:

« Mon Lieutenant, il faut vous lever, c'est l'heure!» Je souris délicieusement, et, mon Dieu, pourquoi ne pas l'avouer? je sentis une petite pointe de vanité me piquer doucement au coeur. J'étais nommé depuis la veille « sous-lieutenant à titre temporaire pour la durée de la guerre ». Or, quand pour la première fois, on s'entend appeler « mon Lieutenant »; qu'on porte aux manches et au képi un doigt de galon d'or, qu'on traîne un sabre et qu'on prend des gants, alors, comme dit la chanson, « on a beau faire le malin, ça vous fait tout de même quelque chose ». Les soldats que vous allez croiser corrigent leur tenue, et vous saluent en souriant; les supérieurs sont plus affables, les égaux tout à fait camarades. Le monde a changé d'aspect, car les relations ont changé.

Sans doute, l'habit ne fait pas le moine: il y a des habits menteurs. Mais comme les sentiments sont la livrée d'une âme, on éprouve d'instinct que, le corps s'habillant à neuf, l'âme doit revêtir des sentiments nouveaux, et chez un homme droit et franc le costume ne ment jamais. Parfois j'ai entendu dire d'un camarade: « La vareuse ne lui va pas ! » Et de fait en l'endossant il ne s'était pas revêtu de dignité, de courage et d'honneur. L'habit mentait sur ses épaules, mais les hommes découvrant la fraude, respectaient la livrée et méprisaient l'âme. Chez nous un homme qui vous salue, vous juge; et quand un soldat vous regarde et quand il dit : « Mon Lieutenant ! » on peut lire dans ses yeux, on peut entendre dans sa voix un verdict ordinairement juste de mésestime ou d'affection.

Tandis qu'il dépliait ma vareuse flambant neuf, Georges ne manqua pas de proférer la phrase sacramentelle :

« Mon Lieutenant, vous savez, ces galons sont bien raides; j'ai peur qu'ils se cassent !

---T'en fais pas, mon vieux Georges, on les arrosera!

---C'est vrai, m'assure-t-il, qu'ils prennent mieux et qu'ils poussent bien quand on les arrose!

Certes l'arrosage fut copieux, avec mes camarades d'abord, puis avec ma section. Et quoique l'estomac fût moins grand que le coeur, je pus, l'amitié les dilatant assez, répondre tant bien que mal aux exigences très douces d'une insatiable sympathie. J'avais donné l'ordre au caporal d'ordinaire de remplir les bidons de mes hommes. Or il se trouva que l'effectif des bidons rangés autour du tonneau dépassait notablement celui des hommes à l'exercice. Un sergent m'expliqua : « Vous comprenez, mon Lieutenant, pour attaquer le « pinard », la section s'est mise sur pied de guerre. » Je crois même qu'elle avait sollicité du renfort; mais une fortune généreuse n'en est pas à un bidon près. Ces hommes étaient si heureux de trinquer avec leur lieutenant; je ne l'étais pas moins de trinquer avec eux.

Le capitaine eut l'idée charmante d'inviter au dessert tous les sous-officiers de la compagnie. On but, on chanta longtemps. Ce fut une petite fête, et, comme elles sont rares à la guerre, on en garda bon souvenir.

Frères d'armes.---Chez nous, entre officiers, on s'aime comme des frères. Je le savais déjà. Depuis trois mois, quoique adjudant, ils me choyaient comme un des leurs. Le règlement s'y opposait; mais l'amitié avait été plus forte. Non seulement dans ma compagnie le capitaine m'avait depuis longtemps admis à sa popote; non seulement Raoul B..., le plus ancien lieutenant, ne me répondait pas si je lui disais « vous » et me traitait en égal; mais dans tout le régiment les officiers devançant ma nomination, m'accueillaient avec une si franche cordialité, que je ne me sentais pas parmi eux un intrus, mais un camarade.

Ma situation n'avait qu'à s'affermir. De fait les liens qui unissaient nos curs devinrent bientôt si forts et si étroits que rien, pas même la mort, ne les a pu briser. Pourtant que de dissonances eussent pu troubler notre accord! Notre vie jusque-là avait suivi des routes divergentes : la naissance, les études, la position sociale, les opinions politiques, les convictions religieuses étaient autres, parfois même opposées; mais l'amitié fait taire ce qui divise pour écouter ce qui rapproche. Au sens profond du mot nos âmes se comprenaient; et, nous plaisant ensemble, on ne se quittait pas.

Comme le plaisir, on partageait la peine le dévouement ne coûtait pas : aussi nul ne tenait compte des services qu'il rendait : ils étaient réciproques.

Un jour pourtant nous en conçûmes quelque regret. Se trouvant fatigué, un officier de la compagnie m'avait demandé de diriger à sa place l'établissement de fils de fer devant sa section. Naturellement j'avais accepté. On devait travailler la nuit; mais comme pendant le jour la brume était fort épaisse, et rendait l'opération aussi sûre et plus aisée, je l'avais remise au matin. Pendant deux heures avec quelques hommes je tressai péniblement les réseaux barbelés. Un sergent vint nous voir à l'uvre, et avisant plus loin des cadavres d'ennemis, s'en fut aussi les visiter. Il rapporta un casque. Sachant que le colonel en désirait un, il lui offrit aussitôt. Le lendemain le sergent était cité à l'ordre pour avoir en plein jour travaillé sur le terrain. J'avoue que ce rapport nous fit mal au coeur; car, sans vouloir de récompense pour un dévouement spontané, il est tout de même dur de voir son voisin la prendre.

Mais personne ne volera à mon ami Raoul la belle citation que je lui offre ici: « Pendant plus de dix mois, quand la compagnie était au repos, cet officier, n'écoutant aucune protestation, s'est obstiné à présider l'exercice du matin, pour permettre à son camarade, qui était prêtre, de dire sa messe chaque jour! » J'ai éprouvé à l'occasion qu'une prétendue piété n'est pas toujours capable d'un dévouement si beau.

Que de fois encore on prolongeait sa ronde pour laisser le camarade dormir. Pour apaiser ses scrupules, on lui disait au matin : « Que veux-tu! Il faisait si doux de se promener au clair de lune! » ou bien : « Ah! mon vieux, il pleuvait à torrents, comme moi j'étais trempé, c'était bien mieux que tu restes au sec! » Et le lendemain, l'amitié prenait sa revanche, et l'on s'aimait encore plus.

Au temps de la paix, en France, c'était un dogme républicain que l'instituteur est l'ennemi du prêtre. En guerre, comme ils s'entendent bien! Mon adjudant était instituteur laïque et le plus affable des hommes, et mon très cher ami.

Pendant longtemps, on s'assit à la même table, on joua aux cartes ensemble, on dormit dans le même lit. Quel bon ménage nous faisions tous deux! Et quand, nommé sous-lieutenant, il dut changer de compagnie, nos regards étaient humides et nos mains en se serrant tremblaient.

Je suis bien sûr qu'après la guerre, si nous nous rencontrons jamais, il sentira battre sous ma robe de moine le même coeur de frère, et moi je retrouverai son franc sourire, sa voix douce, son affection vive. Nulle théorie perverse ne pourra séparer les gouttes du sang que nous avons ensemble versé pour la Patrie. Elles furent aussi pures, aussi chaudes : on ne les distinguera plus !

* * *

Je compte dans le régiment autant de frères que d'officiers. Je voudrais qu'on permît d'en présenter quelques-uns.

Le Capitaine E. du Th...

Mort au champ d'honneur!

Il était noble deux fois, par sa naissance et par ses sentiments. Sa haute taille et son grand air faisaient de lui notre beau capitaine. Mais sa naturelle grandeur, voilée par l'ombre d'une âme chère, qui ne le quittait pas, savait attirer toutes les sympathies.

Quel homme gracieux! Presque tous les jours j'allais le voir dans sa tranchée :

« Eh bien Révérend Père, quoi de neuf?

---Je m'embêtais; je viens vous voir.

---Assieds-toi là, vieux moine, et causons!

---Une cigarette, mon Capitaine.

---Ah! cette espèce d'inquisiteur : il lui faut toujours quelque chose à griller! Et la conversation se prolongeait sérieuse ou enjouée, délicieuse. Sa table m'était toujours ouverte comme son coeur. Les derniers jours en Champagne, il me céda même son abri, blindé contre les rats parce que dans le mien je ne pouvais dormir. Intelligent et brave, très bon pour ses hommes, il en était adoré. Il est mort comme il a vécu : en héros. Sa dernière parole fut : « En avant! » C'était la devise de toute sa vie !

---Le Capitaine M...

---Mort au champ d'honneur!

Inspecteur général des Finances, il eût pu rester à l'arrière; mais il était né pour la lutte : d'instinct c'était un chef! Maigre et osseux, avec son bouc hirsute, il aurait terrifié sans l'air de bonté qui reluisait dans ses yeux, et son large sourire. Son esprit était fin, et son jugement sûr. C'est lui qui formula les principes du parfait poilu

1° Ne pas s'en faire;

2° Avant d'exécuter un ordre, attendre qu'il soit révoqué;

3° Ne pas faire aujourd'hui ce qu'un autre peut faire à votre place le lendemain;

4° Manger beaucoup pour mourir gras

5° Tomber en beauté.

Il appliquait ses principes, et s'en trouvait bien. Certes chez lui on ne s'en faisait pas : aussi les visites affluaient, et j'étais des plus assidus. Très instruit, beau parleur, il captivait son monde, et particulièrement ses hommes qu'il interpellait en termes ineffables d'une savoureuse crudité. A l'attaque de Champagne, il tomba vraiment en beauté. Est-il mort? Sa vénérable mère, qui pendant les tournées d'inspection de son fils connaissait en esprit ses moindres malaises, l'a vu, dit-elle, en Allemagne. Puisse cette fois encore le regard de son cur ne pas avoir été troublé !

---Le lieutenant P... était préhistorique. C'était un homme en ruines, où seul le courage subsistait encore. Engagé malgré son grand âge, il assurait toutes les corvées dont personne n'aurait voulu : mais simple comme un enfant, il ne se fâchait point de nos perpétuelles malices. Porte-drapeau; cantonnier en chef; entrepreneur de lessive; fabricant de charbon de bois : tous les métiers lui étaient bons. Son manque d'à-propos était légendaire, car il lui attirait les plus folles histoires.

Quand le colonel discutait les plus graves questions, P... entrait inopinément dans le cabinet de travail :

« Mon colonel, les rondins sont arrivés! »

Le colonel, furieux, le jetait à la porte. Il savait revenir aussi malencontreusement :

---Mon colonel, les charbonniers réclament une bougie!

Le colonel écumait; et lui ne comprenait pas. Au demeurant le meilleur camarade et le plus brave soldat.

« Je ne puis oublier mon excellent ami, le lieutenant F.... En temps de paix c'était le caractère le plus belliqueux du monde. A la guerre je n'en ai pas trouvé de plus doux. Son poste de secrétaire du colonel aurait pourtant dû l'aigrir, car le Maître était dur malgré son bon cur et s'emportait vite. Maurice subissait l'averse, se secouait un peu, et remontait au beau fixe! Tout autre que lui eût passé pour un embusqué du front; mais il était pour tous si aimable et si obligeant qu'on ne le désirait point ailleurs. Dans nos déménagements, il prenait soin de mon autel, et recevait en retour les plus larges indulgences d'une fraternelle amitié. Passionnés de musique, nous en causions des nuits entières, et quand il prenait son violon, la contrebasse des obus devenait harmonieuse.

Je l'ai retrouvé au dépôt.

« Regarde-moi ça, mon vieux, me dit-il, j'ai reçu à Thiaumont une éraflure de 420. »

Il portait au front un grand V : à cette marque vous reconnaîtrez un frère.

Je voudrais encore nommer nos excellents médecins-majors, dont le dévouement et la belle humeur étaient aussi infatigables sur un tapis de bridge qu'à la table d'opérations. Mais pour une famille si nombreuse mon livre est vraiment trop petit!

Mes enfants!---J'ai eu la bonne fortune, assez rare à la guerre, de commander toujours les mêmes hommes. Ils m'aimaient bien, et je les aimais tant !

Le jour où je devins officier, je leur tins ce petit discours: « Mes chers enfants, j'ai demandé et obtenu de rester votre chef: c'est vous dire que je tiens à vous. Gardez-moi bien en retour votre amitié déjà vieille. Nous faisons bon ménage ensemble; j'espère que nous nous entendrons toujours. Je suis heureux d'être officier pour être plus à même de vous bien commander et de vous mieux servir. Vous savez que ma porte vous est ouverte à tous : celle de mon abri, de ma bourse et de mon coeur. Venez souvent frapper aux trois : vous serez toujours bien reçus! »

Et ils y venaient volontiers. Vraiment, dans ma section on vivait en famille. Je n'ai jamais vu personne la quitter sans une vive et sincère émotion; et ceux qui ne se plaisaient point ailleurs demandaient à venir chez moi. Je tutoyais mes hommes, et ils me disaient « vous ». Ce mélange de familiarité et de respect leur semblait naturel, et ne choquait pas : si j'avais dit « vous » à quelqu'un, il en aurait été humilié.

J'ai souvent entendu parler de discipline. Certains vantent la brutalité teutonne; j'aime mieux l'amitié française. Elle est de plus noble trempe; elle est aussi plus solide. Du reste, elle a maintenant fait ses preuves. Pour ma part, je n'ai jamais puni à la guerre, et j'étais mieux obéi. Il m'a toujours paru que le soldat français est éminemment raisonnable, voire même raisonneur; et qu'il ne fait mal que ce qu'il ne comprend pas. J'expliquais à mes hommes ce que j'attendais d'eux; et comme ils savaient d'autre part que je leur épargnais toute corvée inutile, je n'ai jamais trouvé près d'eux, je ne dis pas un refus, mais une sérieuse hésitation.

Ils marchaient! Quand l'officier marche en tête et qu'on l'aime, le moyen de ne pas le suivre? Aussi tous, jusqu'au dernier, se seraient fait tuer pour moi !

Je leur ai souvent répété : « Vous savez, les enfants, je ne veux pas appartenir aux Boches. Si je tombe, mort ou vivant, ramenez-moi chez nous! »---Ils me l'avaient tous juré. Or, quand six mois après, je tombai en Champagne loin des lignes françaises, les six hommes qui me restaient encore passèrent leur nuit à me chercher parmi les cadavres. Ne m'ayant pas trouvé, ils s'en revinrent, pleurant.

« Notre lieutenant est revenu tout seul », leur dit le sergent fourrier.

Alors ces braves gens pleurèrent davantage, mais de joie. Ceux que depuis j'ai trouvés sur ma route m'ont bien fait voir qu'ils se souvenaient de moi.

Mon coeur ne les a point oubliés.

Prêtre officier.---Pour achever de dépeindre ma situation nouvelle, je veux montrer le lustre qui rejaillissait sur mon sacerdoce.

Quoi qu'ait tenté pendant un siècle cet universel ternisseur qu'est l'esprit légalitaire, l'or a gardé chez nous son éclat et son prix. La foule aime ce qui brille, les parements dorés fascinent toujours et captent aisément l'estime et le respect pour peu qu'on les mérite. Toute fonction du reste n'a-t-elle pas sa livrée ? La splendeur est l'étoffe des prêtres et des rois.

Sur les manches d'un prêtre un peu d'or n'est donc point un luxe exagéré : et commander ne lui messied point. De fait, si je ne me trompe, la vareuse d'officier sur les épaules d'un prêtre prend souvent aux yeux des soldats l'aspect d'un ornement sacré. D'instinct ils préfèrent au prêtre soldat le prêtre officier. Et cet instinct me paraît noble. On aime naturellement que l'homme devant qui on s'incline ait un air de supériorité que n'a point le simple soldat. Quoi qu'on dise, la vase des boyaux éclabousse la figure du prêtre, et sous le haillon de la misère commune moins vite on le reconnaît. Au contraire, l'officier jouit par son grade d'une dignité et d'une autorité qui profitent à son sacerdoce.

Je parle ici d'expérience. Quand je n'étais qu'adjudant, les officiers d'abord ne m'ouvraient pas volontiers la porte de leur conscience et je n'osais point y frapper. Après ma nomination les barrières tombèrent vite, ou, bientôt je les renversai. Mais pour mes hommes eux-mêmes la distance plus grande qu'établissait mon nouveau grade ne devint pas un fossé, mais un pont entre nous. N'avais-je pas pour leur rendre service une volonté égale avec de meilleurs moyens ?

Du moins il m'a semblé qu'à partir de ce jour mon régiment, en me saluant officier, me reconnaissait mieux pour père et chef des âmes; j'étais pour tous plus prêtre qu'aupararavant.

Ai-je besoin d'ajouter que si l'officier servait le prêtre, le prêtre aidait bien l'officier? La raison et l'expérience le prouvent manifestement.

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CHAPITRE XIII
Au Chantier.

LA NUIT

Au Calvaire de Bécourt.---Je n'apprendrai rien à personne en disant que la guerre est le contraire de la paix: ici c'est le jour, là c'est la nuit qu'on travaille. Et quel travail !

D'abord la corvée! Que le lecteur me suive au Calvaire de Bécourt. J'y venais chaque soir depuis plus d'un mois sans avoir pu le contempler. Dressée au bord de la route entre quatre maigres cypres, la petite croix de pierre n'attirait point les regards. Du moins toute la nuit les visiteurs affluaient au Calvaire : c'était le rendez-vous des pèlerins de la corvée! Par les soins du génie les matériaux s'amassaient à l'entour : rouleaux de fils barbelés, chevaux de frise de toutes dimensions, créneaux, rondins, claies et gabions. Le commandant les répartissait entre ses quatre compagnies et les hommes des tranchées les enlevaient la nuit.

On dit parfois sans réflexion des paroles profondes. J'ai souvent admiré celle-ci : « La corvée ira au Calvaire. » Mon Dieu, que c'était donc vrai !

Deux kilomètres de boyaux reliaient les tranchées au Calvaire. C'était déjà une dure promenade de les parcourir la nuit. Le sol était glissant et défoncé; par surcroît la pluie était alors incessante : aussi lés trous de vase succédaient aux flaques d'eau sans aucun charme pour les piétons. Cependant la sortie du boyau était toujours joyeuse. Pour franchir le fossé de la route, on avait accolé deux rondins; or, ce petit pont rustique était traître à l'excès. L'écorce lisse, graissée de vase, supportait mal qu'on la foulât, et vous culbutait son homme avec la dernière aisance. Par ailleurs les deux troncs rugueux unissaient leurs bosses pour ménager de vrais pièges à loup. L'on avait beau s'avancer prudemment, tout à coup le pied s'engageait dans une crevasse d'où l'on s'arrachait fort malaisément. On tombait alors de Charybde en Scylla. Scylla, c'était le routin en dos d'âne qu'il fallait suivre Jusqu'au Calvaire. La traversée n'était pas longue : 40 mètres à peine, mais elle était périlleuse. Si l'on ne tenait pas la crête, on dévalait infailliblement ou dans le fossé de la route, ou dans les buissons épineux. L'on riait de bon coeur, et l'on arrivait au Calvaire, où la corvée commençait.

Parfois elle était atroce. Quand mes travailleurs se chargeaient de rondins j'avais l'air du Centurion conduisant des christs. Ils se mettaient quatre pour porter leur trop lourde croix, et l'on s'engageait sur la route, et l'on franchissait le pont, et l'on reprenait l'interminable boyau dont les pare-éclats nombreux entravaient continuellement notre marche déjà si pénible. Bien souvent mes christs tombaient sous leurs croix : c'était leur seule distraction. Que de chutes! Que de glissades! mais jamais d'accident. Ce n'était pas une sinécure d'être ange gardien d'un soldat à Bécourt. Mais si nos anges étaient attentifs, ils ne nous empêchaient pas de sentir le poids des rondins, d'en avoir les épaules meurtries, non plus que d'être inondé de pluie, de sueur, de vase, et parfois de sang.

La corvée allait au Calvaire !

Elle y retournait chaque soir. Que dis-je? Voilà bientôt trois ans que sur des milliers de kilomètres chaque soir la corvée s'en va au Calvaire sans s'étonner et sans se plaindre. Ces sacrifiés de la patrie ne seront-ils pas ses sauveurs?

Du moins pour nous-mêmes nous allions à Bécourt chercher le salut; de quoi s'abriter, de quoi se défendre. Or, je veux citer quelques chiffres pour que le lecteur soit à même de mesurer notre Calvaire !

On construisait alors en première ligne des abris pour demi-section à l'épreuve des obus moyens. Les fouilles pouvaient avoir une longueur de dix mètres, qu'on devait recouvrir de deux couches de rondins. Il en fallait plusieurs centaines pour les huit abris d'une compagnie.

Or quatre hommes mettaient deux heures pour n'en apporter qu'un !

Et l'on se plaint du travail à l'usine ou dans les champs! On devrait bien payer aux grévistes de toutes les couleurs un pèlerinage au Calvaire de Bécourt. Je crois que leur sort leur paraîtrait meilleur, et la question sociale en serait éclaircie. Auprès de nos rondins, les croix de tout chantier sont légères; la route de l'atelier est-elle comparable au boyau? Si tous les chemins de la vie sont des montées du calvaire, la montée n'est point d'ordinaire aussi rude qu'à Bécourt. Je souhaite à tous les pèlerins du travail l'entrain, la joie et le courage qui animaient tous mes soldats.

Ainsi la corvée ira au Calvaire !

Terrassiers.---La tranchée de première ligne se transforme la nuit en un immense chantier, où' l'art du bâtiment réalise des merveilles.

Vous croyez peut-être que ce n'est point si difficile d'ouvrir dans la terre meuble le sillon d'un boyau, de poser des rondins, de les couvrir de terre, de construire un abri? Et si de jour vous pénétrez dans ces taupinières géantes, vous croirez encore moins qu'il soit très méritoire d'édifier des demeures aussi rudimentaires. Eh bien! engagez-vous dans une équipe de travailleurs, et venez au chantier la nuit. Vous connaîtrez par expérience que dans une tranchée comme dans un salon « la critique est aisée, et l'art est difficile ».

J'avoue d'abord très volontiers qu'on pourrait mieux exploiter les talents. Pourquoi veut-on qu'un supérieur exerce des capacités que son grade ne lui donne pas ? Parce qu'on est officier on n'est pas forcément ingénieur. Or, le chef de section est à la fois dans son chantier architecte et entrepreneur. S'il prétend l'être en effet, inévitablement c'est le gâchis. Pour ma part je n'ai point appris dans mes cours de philosophie comment dégauchir un tronc d'arbre, pratiquer des mortaises, assembler une charpente. J'avais dans ma section des ouvriers qui s'en tiraient bien mieux sans moi. J'avais des cultivateurs très aptes à remuer la terre; par les nuits les plus noires ils vous traçaient un sillon irréprochablement droit; ils avaient tôt fait de le creuser, de l'étayer, de l'aplanir. Aussi mon, commandement n'était point technique, il restait militaire; et j'estime qu'on s'en trouvait bien.

Comme pourtant j'étais seul responsable des résultats, je manquais rarement d'en prévenir mes hommes :

---Vous savez, les enfants, je vous laisse travailler en paix. Je suis sûr que vous ne voudrez pas me faire « enlever » par le Commandant.

---Vous en faites pas, mon Lieutenant; ça sera de la « bonne ouvrage » !

De fait ils m'abattaient de l'excellente besogne à très bon compte pour moi.

---Dieu sait par quels moyens! Les outils manquaient ou ne duraient pas. Que de fois j'ai vu mes hommes entailler des poutres avec leurs couteaux, clouer avec un caillou, bêcher avec leurs mains! Pour arracher des pointes, la fourchette remplaçait les tenailles, et pour vider un trou d'eau, la meilleure épuisette était le quart. On l'essuyait au pan de sa capote, et le jus était aussi bon!

On peut conclure qu'une telle corvée n'est jamais séduisante; du moins à défaut de plaisir, elle offrait un intérêt vital. L'abri, c'est le repos, la sécurité, la paix. L'abri, c'est le ciel du poilu en tranchée : un ciel très sombre, très bas, très lourd, chargé d'orages; mais qu'on espère en vrai gaulois ne pas voir tomber sur sa tête. Pour construire un abri, surtout son propre abri, les volontaires ne manquaient pas.

L'instinct de conservation est dans un chantier le moteur sans rival. Tout va bien et vite, quand il entre en jeu; car les hommes trouvent en lui un ressort puissant d'énergie, un cordial qui les réchauffe, et un salaire pour leur dur labeur. Le chef qui ne s'en soucierait pas pour diriger son travail, devrait s'accuser d'erreur ou de sottise. Partant de ce principe, dicté par la nature, qu'on travaille mieux pour soi que pour les autres, nous savions faire construire les « cagnas » par ceux qui les habiteraient, creuser les petits postes par les guetteurs eux-mêmes.

Je vis un jour mon camarade Raoul user fort à propos de ce fameux principe. Une équipe du 337e venait creuser en première ligne les boyaux de cheminement et les tranchées de repli. La nuit était splendide, et un clair de lune très doux invitait au travail; mais tous n'étaient pas si pressés d'y répondre. Un méridional surtout, qui discourait à perdre haleine, n'avait sans doute plus de souffle pour marcher et retardait toute l'équipe. Mon bouillant ami courut à l'homme :

---Dites donc, vous, trottez un peu !

---Ah! mon lieutenant, répondit l'autre sans se troubler, excusez-moi. Je ne suis pas débrouillard, que voulez-vous ? Je suis né comme ça !

Le ton et l'accent provoquèrent aussitôt de vifs éclats de rire qui devenaient contagieux. Raoul se mordit les lèvres pour répliquer sérieusement :

---Attendez, on va sans retard vous « dessaler » un brin! Et sur le terrain où les balles sifflaient nombreuses, il le mit à creuser un trou. De ma vie, je ne verrai remuer si prestement la pelle: en vingt minutes notre homme était terré.

On ne se lasse pas vite de travailler pour soi. Ceux mêmes qui revenaient d'une corvée pénible avaient toujours la force de se construire un gîte. L'un de mes hommes se trouvant à l'étroit dans l'abri de l'escouade voulait un trou pour lui tout seul. Il se choisit un coin de boyau où jamais ne tombait d'obus, et se mit à l'oeuvre dans ses moments de loisir. Creuser une fouille, trouver des rondins, monter sa charpente, c'était à l'entendre un plaisir. Il travailla tant et si bien qu'en peu de jours la maison fut bâtie. Mais elle était trop belle pour ne pas exciter l'envie. Le capitaine la trouva fort à sa convenance pour y installer des téléphonistes et notre homme fut exproprié. Il s'en alla plus loin avec ses plans et ses outils; et un nouvel abri surgit bientôt du sol. Ambitieux à l'excès, il désirait une porte. Or, un midi qu'il recherchait des planches dans les décombres du village, un obus effondra sa propre maison; quand il revint avec sa porte, il la coucha sur des ruines.

---Mon pauvre vieux, lui dis-je, c'est tout de même pas de veine !

---Bah! fit-il, j'ai toujours mes rondins, les morceaux ne sont pas cassés!---Et s'en allant plus loin, il recommença.

C'est ainsi que la corvée offrait toujours un intérêt vital; mais souvent aussi du plaisir.

En travaillant à découvert il fallait prendre garde aux fusées éclairantes de l'ennemi aux aguets. Sitôt qu'elles s'élançaient de la tranchée adverse, on tombait précipitamment à plat ventre pour se relever dans les ténèbres. Or, cette opération était si drôle, qu'on la provoquait sans cesse pour s'égayer un peu.

---Hop! une fusée! Plusieurs sans réflexion piquaient du nez dans leur trou.

---Au temps! revenez. Ils se redressaient sous les rires parfois justes au moment où partait une vraie fusée. De nouveau ils étaient à terre, et cette gymnastique nous divertissait.

Malheureusement, dans ce printemps 1915, le ciel pleurait trop pour qu'on pût rire à l'aise : la pluie noyait la gaieté.

* * *

Je vais émettre une réflexion bizarre, mais dont l'expérience atteste la vérité : dès qu'on travaille en deçà de la première ligne, ne fût-ce qu'à quelques mètres, on sent peu le danger même sur le terrain, comme si la tranchée devait arrêter les balles. Cet instinct de sécurité nous fut plus d'une fois fatal; il faut pour la corriger la leçon du malheur. Sans doute on ne redoute plus les surprises des patrouilles ennemies, et l'absence de ce péril grave fait peut-être oublier les autres !

Au contraire, on éprouve un singulier malaise à s'avancer devant les lignes. Et pourtant chaque nuit on doit évidemment fortifier le système des défenses accessoires. C'est la pire corvée; je ne parle pas seulement du danger, mais du travail lui-même.

On ose à peine frapper sur les pieux des réseaux. Chaque coup de maillet dans la plaine silencieuse éveille des sonorités terrifiantes, qui ressemblent à des appels de la mort : on a l'air de sonner son glas! Ensuite il faut tresser les réseaux barbelés et les rouleaux sont lourds. Quand le fil est uni, la besogne va vite; mais on préfère les ronces, et le travail est douloureux. Nous redoutions surtout les fils américains, aux pointes longues et fort rapprochées. Cependant ils formaient une meilleure défense qui rassurait les hommes.

---Si les Boches savaient ça! disait-on. Pour sûr ils le savaient. Et la preuve c'est qu'en Champagne nous trouvâmes dans leurs tranchées des rouleaux américains portant la même marque de fabrique. Les poilus ce jour-là dirent au blocus plus d'une vérité. Mais ce qu'ils n'avaient pas, les Boches, c'étaient nos réseaux Brun, aux mailles toutes prêtes, qu'on tressait en déroulant le fil. En cinq minutes on en couvrait cent mètres.

On y laissait des brèches pour le passage des patrouilles. Puis pêle-mêle dans tous ces réseaux on jetait des chevaux de frise fabriqués à l'arrière, et le système de défense se trouvait constitué.

Du moins, si le travail était dur, il était bien payé par le sentiment qu'il donnait de sécurité contre les surprises. Autant l'on repose mal dans une tranchée sans défense, autant derrière des réseaux solides on dort en paix. C'est pourquoi nos hommes y travaillaient bien.

Quelles paraboles fécondes pour la prédication je tirais des réseaux barbelés. Il m'a semblé plus d'une fois que mes auditeurs comprenaient cet enseignement. Dans les tranchées de la vie spirituelle, ne faut-il pas que l'âme soit aussi protégée? Elle a besoin contre les surprises des sens, du monde, et du démon de mille défenses accessoires. La pénitence sous toutes ses formes est pour notre âme cet indispensable réseau. Si même on sent à le tresser des pointes aiguës rentrer dans la chair, on reçoit vite en paiement une plus douce tranquillité, plus de joie, plus d'amour. A l'abri de la pénitence l'âme jouit d'un repos divin.

En patrouille.---Il faut veiller quand même: c'est le service des patrouilles.

Patrouiller devant sa tranchée : pourquoi? Je ne me charge point de répondre, car je pense avec beaucoup d'autres que de toutes nos besognes de guerre c'est la plus périlleuse et la plus inutile. En manuvre la raison est claire : on ignore où est l'ennemi. Mais en tranchée? On sait depuis des mois qu'il se trouve à 50 ou 100 mètres; on sait bien qu'il veille et travaille comme nous. Le patrouilleur, à dix mètres devant une sentinelle, que verra-t-il de plus? Rien, et cependant il fallait voir, ne fût-ce que pour faire croire à ceux de l'arrière qui dormaient bien cette nuit-là, que tels hommes s'en étaient allés à telle heure par telle brèche, et qu'ils leur avaient rapporté quelques lignes à griffonner dès le matin. Je pose en principe que 95 sur 100 des rapports de patrouilles en tranchées étaient sans valeur; et quiconque les a pratiquées ne me démentira jamais. Oh! servitudes et candeur militaires !

A vrai dire, ce n'était pas gai de ramper dans la boue sous les balles sans but. On y mettait deux heures, et l'on s'en revenait écrire que dans tel petit poste, on avait entendu tousser, que le quatrième créneau à droite pouvait bien cacher une mitrailleuse, etc., etc... Malheur au rapport qui portait: Rien à signaler! Mais le chef qui savait parler pour ne rien dire était un patrouilleur d'élite.

Que de fois pour ma part j'ai de la sorte exposé ma vie sans nul profit militaire, mais non sans de très hauts éloges. Une nuit surtout, ma patrouille se trouva dans une situation fâcheuse. Nous avions pour voisins de petits bleus de la classe 15, très désireux d'acquérir dans la guerre de tranchées une expérience qu'ils n'avaient point. L'aspirant qui commandait à côté de moi vint me confier en bon petit frère, qu'il devait la nuit suivante patrouiller dans le ravin de Mametz, et ne savait comment s'y prendre.---« J'irai avec vous, lui dis-je. Il en fut bien heureux. Vers onze heure du soir nous franchissions avec trois hommes le parapet de sa tranchée. Elle n'avait point de défense. Je leur appris d'abord, c'était plus urgent, à dérouler des réseaux Brun; puis nous partîmes ensemble.

---Il faut ramper à plat ventre, leur dis-je l'ennemi est tout près de -vous !

J'allais devant, et je ne vis pas que mes hommes, se croyant encore à la manoeuvre, marchaient seulement courbés en deux, pour ne pas se vautrer dans la boue. De la tranchée allemande une fusée partit, qui inonda tout le terrain d'une soudaine lumière. Avant de s'être aplatis, ils furent aperçus. Alors une pluie de balles s'abattit sur nos têtes à se croire dans un assaut. Pendant dix minutes mortellement longues, nous fûmes criblés de projectiles; puis tout s'apaisa. Mes patrouilleurs pressaient le retour. Je les promenai encore: il fallait bien les aguerrir; puis sans encombre nous revînmes chez nous. J'écrivis un minutieux rapport. Il plut. Pour cette folle aventure nous fûmes tous chaudement félicités. Qu'il me soit permis d'en rire longtemps de bon coeur !

Il n'est pas étonnant que devant une corvée dont ils ne voyaient pas le sens, les hommes rechignaient souvent. Pour enlever un petit poste, pour surprendre une patrouille, pour planter un écriteau dans les réseaux allemands, on trouvait même des volontaires; mais ils n'aimaient pas vagabonder au hasard. Or, quand la tête ne marchait pas, je commandais au coeur : il était mon truchement toujours compris, jamais rebuté.

L'admirable secret d'amour! c'est en lettres d'or que je voudrais l'écrire. Dans une escouade où je prévoyais de la répugnance à l'ordre de patrouille, je commandais des hommes notoirenient fatigués. Le résultat était certain. Les volontaires du dévouement sont légion chez nous! Pour remplacer un camarade invalide les autres se présentaient d'eux-mêmes: je n'avais plus qu'à choisir. Et ce n'était pas toujours si facile. J'en ai vu souvent qui se disputaient ces postes de sacrifice, comme si la mort ne pouvait pas être le salaire de leur dévouement.

Oh! les braves curs! Les patrouilles dans ma section ont provoqué tant d'héroïsme, que leurs traces en mon souvenir sont toujours lumineuses et chaudes comme des rayons de charité !


Chapitre XIV: En tranchée

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